Ce jour-là, il se rendit au travail l’humeur maussade et le teint blafard, la nuit ayant été courte et éloignée de toute forme de repos.
A Dublin, en Octobre, le vent est glacial et rafraichit très rapidement les ardeurs matinales. Il marcha d’un pas lent à son travail, situé à 250 mètres de chez lui. Il habitait le 12ème arrondissement de Dublin, une zone plus industrielle que les autres. Son quartier était composé d’immeubles grisâtres qui se dévisageaient, très peu de végétation si ce n’est des arbres vieux et mourants, une route très bruyante et le ciel n’y apportait en ce jour aucune gaieté.
Il traversa le chemin qui sortait de son immeuble, éclairé par les lampadaires qui semblaient eux-mêmes fatigués de leur tâche quotidienne, et il traversa la route. Dans cette nouvelle zone se trouvait tout un groupe d’entreprises mondiales qui recrutaient énormément, et bon nombre d’étrangers du monde entier venaient y chercher un nouvel emploi et une nouvelle vie. Il en faisait partie.
Il arrivait alors vers Maliaz, l’entreprise qui l’avait récemment recruté, et dans laquelle il devait contrôler et mettre à jour les profils des clients qui étaient couverts par des assurances privées. Un travail qui l’épuisait mentalement et ne lui convenait pas du tout, mais l’argent qu’on y gagnait couvrait largement le désespoir ambiant.
Lorsqu’il aperçut la fontaine devant l’entrée, fontaine qui était sa seule source de joie, il s’arrêta et sortit une clope de son paquet, pour évacuer le stress et se préparer à affronter cette nouvelle journée. Alors qu’il fumait, pensif et miséreux, une collègue passa devant lui et lui afficha un immense sourire, joli mais très long, presque gênant. Il sourit timidement et baissa les yeux, reprenant la cigarette où il l’avait laissée.
Il la jeta, marcha jusqu’à la porte et ouvrit ce qu’il considérait comme son propre enfer. A l’accueil la dame lui sourit largement, il se demanda ce qui se passait aujourd’hui mais força un sourire à son tour. Ca devait être une de ces journées spéciales à thème où le sourire était de mise.
Il monta l’escalier qui menait au deuxième étage et lorsqu’il arriva au premier il entendit des chuchotements. Il se retourna, ne vit rien ni personne et continua sa marche. Les chuchotements reprirent de plus belle et il percevait des mots très flous « …tu… t…to… ».
Les chuchotements s’intensifièrent, il commença alors à marcher plus vite et à secouer sa propre tête « …TU… TO… TOI… » et quand il ouvrit la porte, les chuchotements s’arrêtèrent d’un seul coup.
Deux de ses collègues prenaient un café dans la salle de pause qui était juste à droite de la porte d’entrée, il lui firent un signe assez bref en souriant amplement. Il préférait attendre qu’ils terminent pour s’y rendre et se préparer son sombre nectar, et se rendit à son bureau qui était à une dizaine de mètres en face. Il entendait des conversations basses, des petits éclats de rire et des bruits de clavier, et il ne put s’empêcher de penser aux chuchotements de l’escalier.
Lorsqu’il arriva à son bureau sa manager était là, une petite blonde un peu forte qui était très douce et gentille, et à son tour elle arbora un grand sourire qui dévoilait toutes ses dents, il ne sut où se mettre. Elle le regarda longuement, les yeux écarquillés, et elle reprit soudainement ses esprits en lui demandant si tout allait bien. Ce à quoi il grommela que oui, tout allait bien. Il la regarda, ses yeux avaient repris une taille normale. « Qu’est ce qui se passe aujourd’hui bon sang… »
Il retourna en salle de pause, se prépara un café et la manager revint avec le même sourire troublant, pour lui dire de se rendre immédiatement à la réunion hebdomadaire. Il acquiesça et s’exécuta. Il crut l’entendre rire mais se demanda si le manque de sommeil ne lui jouait pas des tours. Il s’assit, touilla son café et vit que la mousse du dessus dessinait une forme, une forme étrange qui changeait constamment, il continuait à touiller et soudain il entendit très distinctement « TOI » dans sa tête, ce qui le fit sursauter.
« Tout va bien ? » lui adressa la manager ? ». « Oui oui… » répondit il.
Il n’avait pas grand chose à dire pendant cette réunion, n’étant là que depuis deux mois. Il entendait sans écouter et hochait la tête quand les discussions semblaient nécessiter une interaction. Mais alors qu’il s’éloignait mentalement de la réunion, les chuchotements reprirent, et ils accéléraient, comme s’ils voulaient qu’il comprenne quelque chose. « To…to….TOI.. Tu… TU… TU ». Il se concentra pour les enlever de sa tête et reprendre le cours de la réunion mais c’était impossible. « TOII ! TOIII ! ». Il se leva brusquement et demanda à sortir prendre l’air. Tous ses collègues le regardaient en souriant. Il pensait s’être assoupi et avoir formulé un chuchotement lui-même mais leurs sourires étaient figés, voire malsains. Sa manager approuva et il s’en alla.
Il se rinça plusieurs fois le visage dans l’évier de la salle de pause, mais les chuchotements continuaient, comme avivés par une force irrépressible. Il supportait de moins en moins ce bourdonnement, et prit une décision. Il allait rentrer chez lui, se reposer et demain ça irait mieux. Il saisit sa veste au porte-manteau de l’entrée, ne prit même pas la peine de récupérer ses affaires et de prévenir sa manager, il la préviendrait par mail, et il dévala l’escalier pour rentrer. Les voix se firent plus fortes que jamais et il commençait à avoir le tournis. « Putain mais qu’est ce qui m’arrive… ».
Il croisa la même collègue qu’il avait croisé dehors à son arrivée, et cette fois elle le regarda et éclata de rire. Un rire gras qui ne correspondait pas du tout à sa façon de rire habituelle. Il regarda ses propres vêtements, son reflet dans une vitre et tout était normal, en ordre. Il se mit alors à courir pour rentrer, accompagnés des voix « TOI.. TOII !! T… TOIIII !!! ».
Il monta l’escalier de son immeuble, ouvrit sa porte d’entrée, la ferma rapidement et alla dans sa chambre. Il s’effondra, pleura pendant de longues minutes sans savoir pourquoi et se regarda dans le miroir. Il fut horrifié.
Les formes qu’il avait vu dans le café étaient cette fois dans son reflet, il y avait des pointes hérissées autour de son corps, des effusions rouges éparses et une ombre noire qui ondulait tout autour. Une aura presque maléfique émanait de ce reflet, et dans ses pleurs il vit un sourire, qui n’était pas le sien. « Pourquoi je souris alors que je pleure, qu’est ce que j’ai bordel de merde ».
L’ombre dans le miroir prenait plus d’ampleur au rythme des battements de son cœur qui accélérait, et il détourna le regard pour s’en échapper. Le reflet du miroir l’appela alors, « Eh, toi… ».
Il se retourna, pensant que le miroir lui parlait, et répondit « Moi..? ». Son reflet, lui-même, il ne savait plus, son reflet acquiesça, affichant le même sourire qu’il avait déjà vu toute la matinée. Il le fixa longuement, et lui dit cette fois-ci beaucoup plus clairement « Tu… tu… ».
« TUE TOI ».
Tout devint clair. Il comprit soudainement. Il courut à travers sa chambre, ouvrit la baie vitrée et sauta, rigolant aux éclats.
FIN

