Le néon clignotait, il n’avait jamais été réparé. Il éclairait brièvement la pièce, une grande pièce sombre et austère. On y accédait de l’extérieur, et lorsqu’on y rentrait il y avait une petite montée. Toute la pièce était carrelée, blanche mais pas d’un blanc immaculé. Un blanc tâché qui cédait sa place à une couleur bien plus fade. Il y avait tout autour de la pièce une crédence aimantée qui permettait de ranger des outils et des couteaux, nécessaires à la découpe de la viande. A droite de la pièce un rail accroché au plafond permettait de faire rouler les carcasses de bœuf et de porc, qui venaient directement de la chambre froide. Et tout au fond à gauche une porte menait vers le magasin et les clients.
Guillaume était passionné par son métier mais il n’en pouvait plus de travailler pour son patron. Son patron, Alain, était un énorme bonhomme de 2 mètres et 120 kilos, chauve, extrêmement intimidant, et il mettait la pression à tous ses salariés. Il voulait vendre toujours plus, et plus vite. Il regardait ses clients comme des bouts de viande, et leur posait toujours cette question, « Vous l’aimez à point ou plutôt saignante ? ». Les clients, un peu déboussolés, répondaient tant bien que mal mais ils étaient satisfaits de la qualité de la viande donc ils revenaient.
Les salariés travaillaient sans relâche pour produire la meilleure viande possible. Brochettes de poulet, merguez, côtes de bœuf, tout y passait. Alain avait une réputation héréditaire à tenir, et il s’en foutait du bien-être de ses employés. Guillaume était un des seuls à lui tenir tête et quand Alain lui demandait de se dépêcher il répondait qu’il n’avait que deux bras. Alain souriait quand Guillaume se défendait, comme s’il jouait avec une proie.
Ce mercredi Guillaume était censé travailler avec deux stagiaires, et devait produire une énorme quantité de brochettes. Une des stagiaires, Stéphanie, n’était pas venue. Marine, l’autre stagiaire, dit à Guillaume qu’elle avait sûrement fait un burn-out à cause d’Alain. Et qu’elle ne répondait pas depuis deux jours. Guillaume et Marine se mirent à bosser, sans pouvoir se parler à cause d’Alain qui zonait entre les clients et la pièce de découpe. Mais Marine chuchota à Guillaume.
- « J’en peux plus de ce connard, il est taré »
- « Oui, mais on est bien payés, et il faut se défendre quand il vous parle mal »
- « Stéphanie a craqué et lui a dit que c’était un gros lard la dernière fois, t’aurais vu comment il l’a regardée »
Guillaume éclata de rire. Alain arriva alors dans la pièce pour inspecter.
- « Dépêchez vous, doublez la production, et pas de discussion inutile, un salaire ça se mérite »
- « Alain tu vois bien qu’on est à fond et qu’on a produit bien plus que prévu »
- « Ne me réponds pas petit con et bosse »
- « Ecoute j’en ai marre que tu te comportes comme un porc avec nous, donc soit je lâche mon couteau et je me tire soit t’arrêtes »
- « Haha, t’es sanguin toi, j’aime bien ça »
Marine souriait discrètement, Alain le sentit, il la dévisagea et la fixa longuement. Marine était effrayée mais elle continuait à trimer pour ne pas affronter son regard.
- « Tu viendra me voir dans mon bureau avant de partir Marine »
- « Je… D’accord… »
Alain partit et les deux continuèrent à travailler. Le soir même, après plus de 10 heures de boulot acharné, Guillaume sortit les déchets et les poubelles, et il regarda la broyeuse à cartons. Il y avait du rouge partout, ça coulait même en dessous. Mais quand on bosse dans la viande, c’est normal qu’il y ait du sang. Il jeta ce qu’il avait à jeter et dit au revoir à tous les employés. Il chercha Marine mais elle était dans le bureau d’Alain, il lui enverrait un message après pour savoir comment ça s’était passé. Il vit des ombres s’agiter dans le bureau à l’étage, et pensa : « Il doit être en train de la faire chier pour rien la pauvre. »
Le lendemain Guillaume prépara sa blouse, aiguisa ses couteaux puis il sortit son portable. Marine n’avait pas répondu. Il allait devoir gérer les brochettes tout seul. Il entendait Alain rire grassement devant les clients, et l’entendait surtout répéter plusieurs fois : « Moi je préfère saignant… Bien saignant… ». Les clients répondaient que la viande étaient différente, moins tendre, et que le goût n’avait plus rien à voir mais que c’était quand même très bon. Alain riait et disait avec fierté que c’était une nouvelle recette dont lui seul avait le secret. Guillaume se remit au boulot. « Qu’est ce qu’il est louche ce type ».
La journée fut horriblement longue, et le cliquetis du néon le rendait fou. Il se prépara à jeter les cartons, et regarda à nouveau la broyeuse. Il y avait encore plus de rouge qu’hier. Il vit un morceau de peau, et ça n’avait rien d’une peau animale. « Sûrement de la pourriture ».
Quand il retourna dans la pièce de découpe Alain était là. Il aiguisait un couteau.
- « Pas de nouvelle de Marine ? »
- « Non pourquoi ? »
- « Je sais pas, tu vois bien qu’elle n’est pas là »
- « Elle est peut-être malade ou fatiguée de tes remarques »
- « Hahaha… Tu me fais rire Guillaume. Tu préfères ta viande plutôt saignante toi ? »
- « C’est vraiment étrange comme question pourquoi tu… »
Alain feint alors de couper dans sa direction. Il se mit à rire sans interruption et Guillaume ne sut quoi faire. Alain lui cria alors :
- « Marine et Stéphanie préfèrent quand c’est PLUTÔT SAIGNANT GUILLAUME ! »
- « Mais qu’est ce que tu racontes putain ! »
Alain se mit alors à actionner le rail du plafond, et Guillaume fut horrifié. Ce n’était pas des carcasses d’animaux mais les cadavres sanguinolents de Marine et Stéphanie, sans bras ni jambes . Alain se rua en direction de Guillaume et continua à crier « SAIGNANTE, SAIGNANTE ». Il avait son énorme couteau de boucher à la main et son tablier était recouvert de sang. Guillaume paniqua et s’enfuit de l’autre côté de la pièce, mais tout le magasin était éteint. « REVIENS ICI J’AI BESOIN DE PLUS DE VIANDE ». Guillaume courra, tout était verrouillé. Et Alain le savait. Il restait dans la pièce de découpe, la seule issue possible. « ALLEZ VIENS QUE JE TE BROIE ». Guillaume n’avait plus qu’une solution. L’affronter. Il retourna dans la pièce et saisit son propre couteau. Et il se tint devant Alain, le corps tremblant.
Alain mit des coups de couteau de partout, tailladant Guillaume, mais ce dernier savait se défendre et lui mettait des coups précis. Il lui mit un coup dans le flan droit, lui sectionna même l’artère fémorale pour le ralentir, mais Alain était fou. Il pissait le sang mais il continuait. Il riait à gorge déployée, et léchait le sang qui l’éclaboussait. Guillaume était plus rapide et lui tournait autour, et il arriva alors à lui mettre un coup de couteau dans la gorge. Alain s’effondra de toute sa masse. Mais il riait encore.
Guillaume était à bout de souffle et usa de ses dernières forces pour sortir son téléphone et appeler la police. Il ne vit pas l’immense ombre qui se relevait derrière lui. Du sang coula sur son téléphone. Ce n’était pas celui d’Alain. C’était le sien. Alain lui avait tranché la gorge à son tour. « Sai…Saignante… ». Du sang gicla de partout, et Guillaume tomba. Les deux corps gisaient au sol, l’un souriait, et l’autre avait les yeux sortis de leur orbite, profondément choqué.
La pièce entière était saignante, et le sang coulait jusque dehors. Et les gyrophares virant du bleu au rouge n’y purent rien.
FIN

