« C’est fromage OU yaourt ».
Voilà ce que lui répétait son père sans cesse, à chaque déjeuner, à chaque diner. Il se demandait toujours pourquoi ce dilemme, pourquoi ce choix presque cornélien ? Son père lui disait que les deux ne pouvaient pas se cumuler, que ça faisait trop de produits laitiers, trop de calcium, trop trop et trop. Et sa mère confirmait toujours ses propos, pensive et silencieuse.
Il ne comprenait pas, il avait 13 ans, pour lui pas grand-chose n’avait de sens. Mais il aimait vraiment les deux aliments et était triste de devoir en laisser un de côté à chaque repas. C’était soit son camembert, soit son yaourt praliné. Soit son roquefort, soit son yaourt brassé aux fruits. Soit son chèvre, soit son fromage blanc sucré. A chaque débarrassage il était frustré, et se disait que jamais il ne connaitrait le bonheur de mélanger ces deux savoureux produits.
Mais un jour ses parents partirent chez des amis pour dîner et laissèrent au jeune gourmand le privilège de manger seul. Avant de partir ils lui donnèrent des centaines de longues consignes, et son père le regarda fixement, la main sur la porte d’entrée, et lui dit : « Je te fais confiance, tu manges soit ton fromage soit ton yaourt ». « Oui Papa » répondit il, déjà prêt à braver l’interdit. La porte se referma, et il était désormais seul au beau milieu de sa cuisine, prêt à déguster son repas.
La cuisine était verte, orange et jaune, pleine de joie et des petits bengalis installés dans une cage au dessus d’une commode piaillaient du matin au soir. C’était une pièce remplie de vie et de bonnes choses à manger. Son assiette et ses couverts étaient dressés, et il commença par son entrée, une salade de riz avec des tomates, du thon, des olives et des œufs. Une véritable régalade qui laissa place au plat principal, un steak haché avec des haricots beurre, pure merveille. Il savoura chaque instant, mais savait que le meilleur arrivait.
Le téléphone fixe sonna alors, c’était sa mère au bout du fil. « Bien arrivés fiston, régale toi avec ton fromage OU ton yaourt mon chéri ». « Oui Maman promis ! ». Mais il allait en être autrement.
Il ouvrit le frigo comme un trésor, et vit les deux aliments dont il raffolait tant. Il sortit du brie cette fois-ci, et un yaourt aux marrons. Le mélange lui semblait parfait même s’il ne comprenait pas du tout les alliages de goût et qu’il s’en moquait pas mal. Il prit un bout de pain, avala tout cru le morceau de brie qu’il avait préalablement découpé, et ne prenant même pas le temps d’apprécier il ouvrit son yaourt aux marrons, plongea sa cuillère et goba ce qu’il en avait retiré du yaourt. Il était aux anges.
Mais quelque chose clocha. Les oiseaux avaient cessé de chanter, et la lumière de son frigo s’intensifia. Il se leva, s’approcha de la porte du frigo exalté, l’ouvrit et la pièce fut soudainement plongée dans une obscurité totale. Il se sentit aspiré à travers un tuyau et essaya de crier mais rien ne sortit de sa bouche. Il chuta dans ce tuyau et sentit ses tripes se retourner dans tous les sens. Alors qu’il se vit mourir il ferma les yeux et le manège s’arrêta subitement. Le noir laissa place à un peu de lumière, et il ouvrit les yeux.
Ce qu’il vit le stupéfia.
Un gigantesque parc d’attractions se tenait devant lui. Tout était d’une blancheur immaculée. Il y avait des manèges, des cris d’enfants et des odeurs salées et sucrées qui venaient lui chatouiller le nez. Mais il regarda de plus près et écarquilla les yeux. Les manèges étaient des pots de yaourt, il y avait des statues de cornet de glace, des fontaines de fromage blanc et surtout des personnes, enfin des choses, qui se promenaient et riaient aux éclats. Il vit une sorte de tube à chantilly avec des jambes et des bras, il promenait un babybel qui aboyait. Il vit un sachet de fromage râpé qui demandait à un autre de lui fermer le col et il y avait tout plein de choses différentes. Mais il y avait surtout des humanoïdes flasques, de diverses formes et d’un blanc à chaque fois différent, qui se comportaient comme des humains.
Sous le choc, il ne bougea pas le petit doigt. Mais un de ces humanoïdes l’aperçut et vint à lui. Il sautait et rebondissait, laissant des flaques de son propre corps derrière lui. Et il ne s’en inquiétait pas.
- « Bien le bonjour humain, bienvenue en Laitonie ! »
- « Je suis en train de rêver n’est-ce pas ? »
- « Pas du tout, tu as juste fait un bond dimensionnel à cause du mélange interdit ! »
- « Quoi ? »
- « Toi petit coquin, tu as mélangé les deux sources ultimes de calcium et te voilà ici, à Calcity ! »
- « Mais je »
- « Tu es effrayé, c’est normal, mais la vie est très amusante ici ! Enfin sauf… »
- « Sauf quoi ? Je veux rentrer chez moi… »
- « Hélas tu ne peux pas, tu deviendra un Laiton comme nous, le monde des humains est déjà un lointain souvenir pour toi »
Il se mit à fondre en larmes, culpabilisant de ne pas avoir écouté ses parents et se sentant loin de chez lui. C’est alors qu’un des sachets de fromage râpé s’approcha et lui mit une main faite de fromage sur l’épaule.
- « Allons allons, ne l’écoute pas. C’est un monde libre ici, tu peux en repartir mais si tu joues encore une seule fois avec le mélange interdit tu ne reviendra plus jamais chez toi, c’est la loi. »
- « Je peux rentrer chez moi ? »
- « Oui, ceci étant dit il va falloir que tu rendes visite à notre chef, le Comté Crème »
- « D’accord mais où est-il ? »
- « Il surveille la Source du Calcium, au bout du parc, il va falloir que tu le traverses. »
- « Je… »
Le sachet de fromage râpé lui tendit alors une carte avec un point blanc « Vous êtes ici ». Il y avait un chemin qui menait tout droit à la Source du Calcium. Ca semblait simple et le jeune homme perdu regagna espoir.
- « Pour autant, je dois te prévenir, tu sera soumis à une épreuve très dangereuse… » Et il fila, avec un air grave.
Le jeune homme ne se découragea pas et il marcha tout droit. Malgré tout le parc était animé, joli et rigolo. Il voyait ces choses s’amuser et se mit même à vouloir essayer la pêche aux berlingots sucrés. Mais il devait rentrer pour ne pas inquiéter ses parents. Et il devait s’excuser. Il marcha, marcha encore et les cris de joie se faisaient plus rare. Les laitons et autres substances laitières ou fromagères semblaient plus silencieuses, voire même effrayées. Et beaucoup moins nombreuses.
Il comprit rapidement pourquoi. Une grande ombre déambulait sur la route principale et absorbait les laitons qui se promenaient. Elle se rapprochait et il vit beaucoup mieux ce qui se passait. C’était un monstre gélifié et liquide, il était grand, sombre et ricanait. Il avait l’aspect d’un flan géant mais était le plus souvent informe et avait une aura diabolique. Il avait aussi une étrange languette sur le front. Le jeune ado s’arrêta et se cacha derrière une motte de beurre géante qui était apeurée elle aussi. Mais le monstre le vit immédiatement et courut vers lui.
- « Aaaaaaaah, jeune humain, je vois que tu as goûté le mélange interdit, je vais t’absorber et tu augmentera considérablement mon pouvoir !! »
- « Qui es tu ?? »
- « Je suis GALACTOSE, je vais te tuer ! »
Le monstre s’approcha du petit humain, mais un halo de lumière fendit alors le ciel, et deux objets tombèrent au sol. Un couteau et une cuillère. Une voix mystérieuse se fit entendre.
- « Jeune humain, si tu vaincs cette abomination, je te rendrais ta liberté »
Il devait faire fi de la peur et affronter Galactose. Il se saisit des deux objets et se dirigea vers cette horrible chimère. Le combat allait commencer. Galactose lançait des odeurs nauséabondes et était d’une extrême rapidité. Mais le jeune homme était plein de ressources et de dextérité. Il savait quoi faire. Il colla le bout de sa cuillère au bout du couteau, et forgea l’arme ultime. En donnant des coups de couteaux il couperait le monstre et il se servirait de la cuillère pour éparpiller les morceaux. S’ensuivit un combat épique, mais Galactose n’était pas si simple à vaincre. Il changeait de forme et lorsque le petit garçon se déconcentra en regardant une seconde ailleurs il se divisa en deux et l’engloba, prêt à l’absorber.
Tout redevint noir, le jeune héros se vit partir mais une lumière éclatante brilla d’un coup. C’était le Comté Crème. Un grand squelette avec un sourire bienveillant, les dents brillantes, et une aura purificatrice. Il dégagea le monstre d’un seul coup d’os et se saisit du petit. Galactose ne s’avoua pas vaincu pour autant. Il grandissait inexorablement et son pouvoir semblait décuplé.
- « Tu es une honte pour tes parents jeune homme, et toi Comté Crème, tu es un lâche de l’aider ! »
- « Ne… NE PARLE PLUS JAMAIS DE MES PARENTS »
Le petit fut pris d’une rage incontrôlable, prit son élan et lança le couteau-cuillère dans la tête du monstre, son corps traçant des sillages d’un blanc presque sacré. L’arme atteignit la languette sur le front de Galactose qui n’eut pas le temps de réagir et s’effondra d’un seul coup. Il avait compris.
- « Alors c’est toi, l’élu capricieux des Dieux… » Et il disparut en fondant.
Comté Crème sourit et prit le jeune homme dans ses bras.
- « Je savais que tu viendrais ! Ca fait des années que je t’attendais ! »
- « Vous savez qui je suis ? »
- « Tu es l’élu, le fils du Pasteurisant »
- « Je ne comprends pas… »
- « Bien sûr, tu es trop jeune, allez je te raccompagne, tu vas pouvoir rentrer chez toi. »
Il retournèrent au point d’arrivée, tous les fromages et autres entités laitières étaient là et souriaient. Le jeune homme avait sauvé le royaume des mains de Galactose, qui devenait chaque jour plus fort à cause des mélanges interdits qui se multipliaient. Il avait réussi à tirer son pouvoir de la Source de Calcium et la corrompait. Comté Crème priait devant la Source pour l’apaiser et pour que le fils du Pasteurisant vienne les sauver car lui seul pouvait ramener la paix dans le royaume.
- « Tu es le digne successeur de ton père… »
- « Papa ? Comment ça… »
- « Je ne te fais pas plus attendre, va ! »
- « Attendez je… »
- « Sache que ce royaume te sera toujours ouvert, et que les mélanges interdits ne t’obligeront plus jamais à être enfermé ici » dit-il en lui faisant un clin d’oeil.
Il claqua des doigts et le jeune héros fut propulsé devant son frigo. Il entendit la clé de ses parents et alla immédiatement s’assoir. Ses parents le prirent dans les bras. Le petit s’apprêta à tout leur raconter et à s’excuser mais son père l’arrêta.
- « Je sais fiston. Je suis le Pasteurisant. Et j’avais peur que tu ne sois pas prêt à affronter Galactose. Mais je m’étais trompé. Je suis fier de toi. »
- « Alors tu connais déjà ce royaume ? Et Comté Crème ? »
- « Oui, et comme tu as brisé cette malédiction on peut désormais y retourner librement »
Le lendemain le jeune homme et ses parents mangèrent le mélange jadis interdit et allèrent s’amuser à Calcity, avec Comté Crème et les laitons.
FIN



