Une des gouttelettes était plus rapide que les autres et allait remporter la course effrénée sur la vitre arrière gauche de la voiture. Jeremy y croyait fermement, et il regardait cette gouttelette avec fierté, elle qui prenait le large. Une fois la gouttelette sortie de son champ de vision, Jeremy se rassit dans son siège et sourit. La pluie battait son plein sur la voiture de son père qui était passablement énervé, sa mère était silencieuse et sa sœur tirait la tête des mauvais jours, adolescence oblige. Jeremy reluqua le toit et se mit à imaginer un monde peuplé de gouttelettes. Son père le vit dans le rétroviseur central et lui dit alors :
- « Arrête de rêvasser Jeremy on arrive bientôt »
- « Laisse le, il est dans ses pensées » répondit sa mère.
Ils étaient parti en rase campagne, sur une idée de sa mère, pour aller voir des antiquités et des vieux métiers. Une idée qui n’enchantait pas tout le monde, mais qui plaisait beaucoup à Jeremy. Des vieux métiers ? Qu’est-ce que ça pouvait être ? Dresseur de mammouths ailés ? Créateur de gouttelettes ? Il s’impatientait et voulait en savoir plus. La petite famille sortit de la voiture, sa sœur soupirait et son père grognait, il se rangeât donc rapidement auprès de sa mère.
Le chemin boueux menait à une vieille maison en pierre, et plusieurs personnes allaient et venaient. Sur les côtés de l’allée des saules pleureurs, et au bout du chemin une grosse fumée qui se dégageait d’une des cheminées de la maison. Quand ils entrèrent, la mère fut enthousiaste : des vases, des broderies, des joailleries, de la quincaillerie, elle était comblée. Le père et la sœur trouvèrent un banc et s’assirent, boudant l’activité. Jeremy lui fut attiré par un atelier un peu plus loin, et plus il s’en approchait, plus la chaleur était intense.
Il y avait un homme qui soufflait dans du verre et qui en faisait des formes différentes, confectionnant des objets en tout genre. Jeremy fut fasciné. Il était son seul public, les autres personnes étant trop occupées à discuter dans la brocante ou à boire du vin chaud. Il y avait aussi un forgeron qui était agressif et tapait sur une épée en projetant des étincelles, et il fit peur à Jeremy. Ce dernier demanda alors au premier homme :
- « Qu’est ce que vous faites ? »
- « Je suis un souffleur de verre » répondit il, affichant un large sourire
- « Ouah… Vous pouvez faire tout ce que vous voulez ? »
- « Oui, je ne suis pas limité dans mes créations… »
- « Ne lui parle pas et concentre toi » répondit le deuxième
- « Et vous Monsieur ? »
- « Occupe toi de tes affaires gamin »
Jeremy n’insista pas et détourna le regard. Le souffleur créa un verre en forme de vase, qui semblait contenir des choses. Jeremy était émerveillé. Discrètement, l’artisan se tourna vers lui et lui chuchota :
- » Mais le véritable secret de notre métier réside dans nos créations petit… »
- » Comment ça ? »
- » Tiens, prend ce vase »
- » A quoi ça va me servir ? »
- » A t’évader »
- » Où ça ?? »
- » Quand les yeux se ferment, tu pourra souffler et donner forme, le vase se rappellera de tout, et il te rappellera à toi… »
- » Arrête de dire des âneries et bosse ! » cria le forgeron qui leva son épée avec un air menaçant
Le souffleur se tût soudainement. Jeremy s’était certainement imaginé des choses, comme d’habitude, mais il avait bien l’objet en main. Il rejoignit alors sa famille. Sa mère fut contente et le félicita, son père grommela que c’était encore un objet inutile et sa sœur haussa les épaules avec tout le mépris qui la caractérisait.
Sur le chemin du retour, Jeremy implosait et les questions se bousculaient dans sa tête. Un vase en verre, ça ne voulait rien dire. Il pensa, pensa, et décida de passer à autre chose. Il se rappela des mots du souffleur, regarda alors son vase, et il fut époustouflé. Il vit des gouttelettes, l’artisan qu’il avait croisé, comme si tout s’était matérialisé à l’intérieur du vase. Il rapprocha son œil et il vit le souffleur de verre qui lui sourit, mais son père stoppa net son errement :
- « On est arrivés, tout le monde sort de la voiture »
- « Mais Papa… »
- « Arrête d’être étourdi et va aider ta mère pour préparer le dîner »
Il obéit et s’empressa d’aider sa mère. Ils mangèrent dans un grand silence des steaks hachés et des haricots beurre, et après avoir débarrassé Jeremy se précipita dans sa chambre. Comment utiliser ce vase ? Il s’allongea dans son lit et il le regarda. Il pensa à sa journée, ses yeux se fermèrent peu à peu et quand il les rouvrit il était dehors.
Il était au beau milieu d’une allée entourée d’arbres à steaks hachés, et il y avait une zone pavillonnaire dont les maisons en forme de motte de beurre étaient habités par des haricots géants très souriants. « Souffle pour donner forme ». Jeremy fut pris d’une envie de voler, il souffla dans son vase qui se transforma alors en avion, et il s’envola. Il était joyeux, et son avion crachait une fumée en forme de nuage. Il volait de plus en plus haut et vit son père qui le somma de redescendre, mais il ne voulait pas. Il continua à s’envoler, à s’envoler, et vit le souffleur de verre qui volait à côté. Ce dernier lui sourit, mais son père le réveilla :
- « Allez debout fils, il est 8h, on va faire le ménage tous ensemble »
- « D’accord… »
Jeremy sentait bien qu’il pouvait faire autre chose de cet objet. Il devait interagir avec le souffleur de verre, et il devait trouver le temps sans que personne ne le dérange. Il aida ses parents à faire le ménage et demanda une pause sieste à l’issue de la corvée. Ce qui fut accepté car il avait bien travaillé. Il saisit son vase, s’allongea sur le lit et fixa son précieux objet. Il ferma les yeux à nouveau.
Il se retrouva alors dans l’eau, et vit des gouttelettes qui faisaient la course à côté, toutes joyeuses. Il vit aussi l’artisan mystérieux, s’avança vers lui et demanda :
- « Je suis sûr que je peux faire plus de choses avec ce vase »
- « Souffle pour donner forme, tu le sais »
- « Mais il ne peut prendre qu’une seule forme, je ne peux pas en faire plus ? »
- « Patience mon enfant, patience… »
Jeremy souffla alors sur son vase qui devint un bateau. Il navigua et fit la course avec les gouttelettes. Il avait compris, le vase prendrait la forme de ce qu’il désirait. Il souffla sur son vase qui prit la forme de l’avion, et s’envola loin, très loin. Mais il entendit alors des bruits d’oiseaux qui le poursuivaient. Ils étaient déplumés, avaient la voix de son père et ils criaient : « Redescends maintenant ! ». Jeremy descendit et vit les oiseaux fondre en piquée sur lui. Il souffla sur son vase et ce dernier se transforma en carapace géante. L’un des oiseau s’écria : « Tu n’as pas le droit de faire ce que tu veux dans ce monde vilain garnement ! » puis il s’enfuit.
Jeremy sortit de la carapace et observa autour de lui. Il était dans un désert aride, sans vie. Il vit le souffleur de verre qui pêchait, mais rien au bout de sa ligne.
- « Qu’est ce que c’était que ces oiseaux ? »
- « Les sbires du roi cauchemar »
- « Que me voulaient ils ? »
- « Ils refusent de voir des enfants s’amuser dans le monde des rêves et les poursuivent sans relâche »
- « Mais que fais tu dans ce monde, toi ? »
- « Je suis un souffleur de verre le jour, et souffleur de rêve la nuit, et j’aide les enfants rêveurs à apporter de la joie ici »
- « Je veux t’aider ! »
- « Nous devons affronter le roi cauchemar, forgeron des peurs, mon frère et mon pire ennemi, nous n’avons aucune chance »
- « Pourquoi ? »
- « Parceque je suis le dernier souffleur, que tu es le dernier enfant rêveur, et qu’il est beaucoup trop puissant… »
Sur ces mots, des oiseaux déplumés apparurent, des araignées avec deux jambes mais aussi un homme entouré d’étincelles. C’était le roi cauchemar. Il tenait une épée immense, de la taille d’un gratte-ciel. Il souriait à pleine dents dans ce monde, comme s’il savait qu’il en dominait toutes les contrées.
- « Souffleur, et enfant rêveur, vous disparaitrez à votre tour dans les limbes de la peur »
- « Mon frère, ton territoire est bien assez grand, pourquoi veux tu l’étendre ? »
- « La joie n’a plus sa place, quelle que soit son monde, et j’en éliminerai tous les défenseurs »
Le souffleur de rêve souffla précipitamment une porte en verre, il saisit Jeremy par la main et ils disparurent. Ils se retrouvèrent dans le quartier des arbres à steaks hachés, et ils s’assirent sur un banc.
- « Je suis à bout de forces Jeremy, il ne reste que toi et tes créations pour nous sauver »
- « Mais si c’est votre frère pourquoi se comporte il comme ça avec vous ? »
- « Car dans l’autre monde il a peur de tout et ne s’amuse jamais »
- « Donc il veut que ça soit pareil ici ? »
- « Oui… Et les enfants sont ses ennemis, car ils rêvent de joies et de merveilles, mais la peur se répand aussi dans l’autre monde… »
- « Comment le vaincre ? »
- « Je ne crois pas que ce soit possible… A moins que… »
- « Que quoi ? »
- « A moins que tu ne redoubles d’imagination »
Jeremy fut réveillé par son père et comprit sa mission. Son père était désagréable car il avait mal dormi, sa sœur aussi, et sa mère tentait de mettre un peu de bonne humeur avec de la musique. Le père se retourna brusquement pour sortir de la chambre et se cogna contre la table de chevet où était posé le vase. Ce dernier tomba et explosa en mille morceaux. Jeremy s’effondra, sanglota et son père lui dit :
- « Oh ce n’est qu’un vase Jeremy ne sois pas triste pour rien »
- « Mais le roi cauchemar il… »
- « Arrête de rêver, on est dans la réalité il n’y a pas de roi cauchemar, allez prépare toi »
Jeremy regarda les morceaux et essuya ses larmes. Sa mère vint pour l’aider à ramasser et elle lui dit alors : « Regarde on dirait un puzzle ! ». Jeremy éclata de rire, sa sœur arriva à son tour dans la chambre, saisit quelques morceaux et dit alors : « Et là on dirait un mammouth ailé ! ». Jeremy rit de nouveau, sa mère le regarda en souriant et mit les morceaux dans une petite boite qu’elle cacha dans la table de chevet de Jeremy. « Tu pourra imaginer plein d’autres choses que ce vase désormais… ». Jeremy acquiesça, et la journée passa.
Lorsqu’il se coucha et s’endormit, il était à nouveau dans le désert. Le souffleur était au sol, faible, et le forgeron des peurs était au dessus de lui, riant de toutes ses forces. Il était entouré d’une armée d’animaux horribles, notamment de féroces chats à trois tête, et tous les regards se braquèrent sur Jeremy.
- « Te voilà gamin, rends toi, ton vase est cassé, ton ami est souffrant, tu ne peux plus rien faire »
- « Jamais je n’abandonnerais, garde ta peur et ton malheur pour toi ! »
Le roi cauchemar dirigea son armée de nuisibles sur Jeremy, le souffleur tenta de créer une arme dans une énième tentative mais il ne put rien souffler du tout. Jeremy vit les pièces cassées de son vase s’agiter, et il se souvint des mots de sa mère. Il fit alors une forme avec les bouts de vase dans une tentative désespérée, ferma les yeux et souffla dessus. Quand il les rouvrit il chevauchait un gigantesque mammouth ailé, et une armée de gouttelettes en armures le suivait de près.
La bataille fut épique, et Jeremy fonça sur le roi cauchemar, qui s’apprêtait à le trancher d’un coup d’épée, mais Jeremy fit un puzzle avec d’autres morceaux de vase, donnant vie à une nouvelle forme : c’était la sœur de Jeremy qui intervint et para le coup avec un immense bouclier en forme de steak haché. Jeremy et sa sœur pouffèrent alors, le souffleur aussi, le forgeron fut déstabilisé et Jeremy lui souffla dessus, le faisant disparaitre au loin lui et ses animaux de malheur.
Jeremy atterrit alors au sol, près du souffleur, et ce dernier le félicita :
- « La joie et l’espoir renaissent grâce à toi et ta famille, en tout cas dans ce monde »
- « Et ça ira pour toi ? »
- « Je te transmets le flambeau, à toi de souffler des merveilles, dans notre monde mais aussi dans le monde réel… »
- « Et le roi cauchemar ? »
- « Il reviendra sous d’autres formes, prépare toi chaque nuit, mais je t’aiderai… Tu ne sera jamais à bout de souffle »
Il se transforma en sable qui répara le vase de Jeremy, et soudainement un oasis luxuriant émergea du sol, plein de vie et de bonheur. Le vase de Jeremy lui conférait beaucoup plus de pouvoirs, il souffla partout et créa des endroits magiques tirés de son imagination, où il avait le droit d’être libre et heureux. Il soufflait sa joie et celle de son ami, pour que les autres puissent rêver aussi.
Quand il se réveilla il vérifia sa table de chevet, ouvrit la boite et vit le vase, dont les morceaux avaient été recollés. Il fit un câlin à sa mère, sa sœur et à son père, qui retrouva le sourire.
FIN


