Que faites-vous ce soir ?
Ce soir ?
Je vais un peu réfléchir.
« Qu’est ce que je fais ce soir ? » c’est la même question que : « Qu’est ce que je fais de ma vie? » mais à bien plus petite échelle. Une échelle triste et microscopique. Après tout la vie est une multitude de soirs suivis de jours qui peuvent être tout aussi noirs.
Ce soir je peux par exemple choisir de m’exploser l’encéphale à grands coups de gorgées de Suze, ce qui entrainera une réflexion plus amère encore que cet alcool d’un autre âge.
Ou alors, je peux aller marcher seul dans ma ville. Mais pas de manière conventionnelle. Au diable les conventions, je pourrais déambuler sur les trottoirs à poil et entrer avec les honneurs dans l’académie des exhibitionnistes. Sans me soucier du regard des autres, libéré de ce poids et de celui de mes vêtements. Dans notre plus simple appareil il n’y a dans ce monde nul pareil. Ni nu pareil.
Je pourrais lire les bouquins qui se languissent de moi, ceux de ma bibliothèque abandonnée, ceux que j’ai acheté par conseil, par envie, par excès de consumérisme et que je n’ai toujours pas feuilleté par flemme, par déconcentration et par excès de divertissement.
Ou alors, je pourrais tenter ce dont j’ai toujours rêvé : l’exil. Je disparais enfin de cette société pour laquelle je ne suis pas fait, ou qui n’est pas faite pour moi. Mais ça serait très narcissique de penser que le monde entier devrait se calquer sur ma petite personne. Si c’était le cas, faillite totale, dépôt de bilan mental et physique, et pénurie de Suze. Non, une forêt, un lac, une cabane, une rocking-chair, le Canada. Ce n’est pas ambitieux, j’aspire juste à la paix comme beaucoup de mes congénères et de mes aïeux.
Je pourrais me demander pourquoi cette dualité permanente, se sentir vide et n’avoir envie de rien, ou se sentir plein et vouloir presque tout ? Et dans cette dualité, l’autre dualité, vouloir tout quand on a rien, ne vouloir rien quand on a tout ?
Ou alors je pourrais inventer une machine à démonter le temps. Je défie le passé en personne et je lui casse la gueule. Mais quelle activité chronophage que de parler de temps. De temps révolu, de temps présent, de temps à venir. Quand on en parle, il est déjà perdu. Le temps c’est de l’argent ? Ca serait dingue de pouvoir retirer des billets de 50 minutes dans un distributeur. Les braquages deviendraient des « Donne moi toutes ces minutes et dépêche toi ! ». Et franchement, à bien y réfléchir, beaucoup de gens nous réclament du temps, et finalement nous sommes tous des voleurs.
Je pourrais me cuisiner des pâtes au Paic citron, du riz à la Nivea, brisons ces foutus codes gustatifs une bonne fois pour toutes. Mais les américains l’ont déjà fait. Je ne voudrais pas me mettre à dos la cuisine américaine, je n’en supporterai pas le poids.
Ou alors, je pourrais jouer des heures durant à un jeu qui m’absorbe dans un monde fantaisiste, jeu auquel je peux m’adonner de la manière la plus fantasque qui soit : en restant assis. C’est si facile de se déconnecter de ce monde sans bouger le petit doigt. Enfin si, mais ne jouez pas sur les mots. Jouez aux jeux vidéos.
Je pourrais échafauder un plan pour braquer une banque mais je suis en pleine mission d’intérim cette semaine, et vu le temps qu’on met à percer un blindage… Sachant qu’en plus je n’ai pas de perceuse et que je ne suis pas bricolo pour un sou… Ca serait le braquage le plus nul de tous les temps. On m’appellerait Jacques Marine. Mais ça se rapproche trop du champ lexical marin donc la blague tombe à l’eau. Rebelote. Si je faisais de la plongée on m’appellerait Jacques Mariole. Là ça fonctionne mais ça n’a plus rien à voir avec la blague originelle. Rien ne fonctionne à tous les coups, soyez patients et jamais trop exigeants.
Ou alors, je pourrais imaginer une stratégie pour draguer la directrice de la CAF et le directeur de Pole Emploi, les corrompre, leur extorquer de l’argent et révéler au grand jour mes problèmes avec l’administration française. Mais ça deviendrait sûrement un film français du genre « Qu’est ce qu’on a fait aux impôts ? » ou « Taxe », « Taxe 1 », « Taxe 2 », vous l’avez ?
Mais non, ce soir j’ai choisi d’écrire. Ce texte c’est un pavé dans la mare, que dis-je, un caillou dans l’océan, ses remous infimes ne sauraient atteindre les rivages de vos sentiments. Car vous aussi, vous réfléchissez ce soir. Vous réfléchissez à demain, à l’avenir.
Aucune réflexion n’est triviale, que ce soir porte sur ses épaules solides le poids de demain, que j’espère léger et jovial.
FIN

