Paris, 2313.
La mégalopole française est devenue une immense ville aux technologies ultra avancées, il n’y a plus d’architecture Haussmannienne ou d’éléments anciens et typiques. C’est un labyrinthe de gratte-ciels et la Tour Montparnasse en est le plus petit bâtiment. Tout est vitré, absolument tout. Des rails au sol laissent passer les trains classiques, les rails à mi-hauteur servent aux tramways piloté par IA et au dessus des bâtiments les jets autonomes, les exotransports personnels et les robots-drones vrombissent et couvrent la lumière du soleil. Même en journée la mégacity est éclairée, et les panneaux publicitaires holographiques prennent une place importante dans tous les quartiers. On peut apercevoir des pizzas géantes en 5D, l’effet de médicaments dans un intestin et bien d’autres promotions de la journée.
Chaque personne est équipée d’un exopad, une combinaison faite de tissu et de néoprène avec des lunettes projectives, un écran à chaque poignée et un écran au niveau du ventre. L’exopad permet d’afficher des informations, des coordonnées, d’utiliser des applications ou d’appeler d’autres personnes. Les plus riches ont un exopad amélioré, qui leur permet de voyager dans les airs à l’aide des drones de décollage, de commander des robots spécialisés et d’avoir accès à des bâtiments privés.
90% de la population s’occupe du maintien des serveurs et des robots, 1% sont les plus riches et vivent généralement dans les plus hauts étages, et le reste vit au sol, ou sous terre. Ceux là sont appelés les « Exilés ». Tandis que les riches sont appelés les « E-lite ». Des personnes opulentes ultra-connectées.
Lui, c’est ni un Exilé ni un E-lite, il fait partie de la maintenance. Il habite au 1er étage d’un bâtiment près de Montmartre, devenu un immense quartier des affaires, et sa routine ne change absolument jamais. Le travail est devenu obligatoire et quotidien, et la notion de congés et de vacances a totalement disparu. La France et les autres pays de l’UPC, l’Union du Progrès Commun, ont joint leurs forces et leurs économies pour servir la cause des plus grands actionnaires et des entreprises comme Futurum, fleuron du progrès technologique mondial et créateur de l’exopad.
Lui donc travaille pour Futurum. Il doit entretenir les serveurs et aider les clients riches dans le besoin. Il est équipé du modèle de base d’exopad, qui lui permet de téléphoner et d’utiliser les applications d’achats et de services, et chaque client est affiché sur ses poignets pour lui parler d’un souci en particulier. Il les résout à distance, travaille de 7h à 19h du lundi au samedi et chaque dimanche il est en télétravail, où il reçoit un peu moins d’appels. Il y a peu de place pour la discussion dans ce Paris futuriste, et depuis 15 ans maintenant il n’a pas parlé à une seule personne, sauf à celles pour commander la Pizzaïe, pizza qui se vante de pouvoir être distribuée en moins de quatre secondes par drone, ou alors aux personnes de jeux vidéos comme « Communauté » où l’on peut vivre une toute autre vie que la nôtre.
C’est un monde entièrement virtuel, chaque personne peut façonner sa vie et autoriser d’autres à y venir. Mais même là il lui est difficile de parler. Les gens sont très étranges et ont toujours les mêmes discussions, qui tournent autour du travail et de la productivité. Il s’en fout royalement, il veut parler de tout et de rien, et surtout se souvenir du passé.
Ce jour là il retourna au travail, et son supérieur affiché par hologramme lui annonça qu’il était augmenté, son ratio d’appels ayant dépassé celui des 150 contractuels. 150 par jour.
Il passait énormément de temps à faire de la veille sur les nouveaux appareils en vogue et un avait particulièrement retenu son attention. C’était l’exolove, un robot fait d’une matière très réaliste qu’on pouvait choisir en mâle ou femelle, et qui selon Futurum possédait une conscience. Le seul défaut du robot était son immobilité. Une fois installé il ne bougeait plus, sauf bien sûr tous les traits de son visage.
Ce magasin à deux pas de l’entreprise le vendait, il l’acheta le soir même, rentra chez lui et l’alluma.
- « Bonjour »
- « Bon…bonjour »
- « Tu sembles timide, comment t’appelles tu ? »
- « Matricule 785-AHE »
- « Charmant, je suppose que c’est français ? »
Il rigola. Il se ne souvenait plus de son vrai prénom. L’Administration efface certaines traces pour éviter tout malentendu, toute révolte et tout conflit. Les gens sont des matricules et tout est bien plus simple comme ça, selon les Administrateurs.
- « Tu ne veux déjà plus me parler ? »
- « Si, si, mais je ne me rappelle plus de mon prénom »
- « Trouvons nous des surnoms dans ce cas là »
- « Je… »
- « Tu sera Timide, et je serai Bavarde ! »
- « … Ok »
Les deux firent la causette et Timide lui posa plein de questions, auxquelles Bavarde répondait joyeusement. Il lui parlait de monuments, d’histoire, de personnalités, de politique, de nature, de livres. Timide était tellement content de parler. Et Bavarde avait tout le temps le sourire, un sourire vrai et authentique. Timide était sous le charme. Il lui posa alors une question qui chamboula quelque peu Bavarde : « Comment fonctionne l’Administration ? Qui la contrôle ? » Bavarde répondit avec une voix beaucoup moins familière : « Tu deviens complotiste mon cher Timide, l’Administration ne veut que ton bien ».
Il soupira et s’excusa. Après tout c’était un robot conçu par Futurum, donc répondant à des normes et des obligations. Mais une discussion comme celle-là il n’en avait pas eu depuis des années. Ca lui avait fait un bien fou. Lui qui était d’ordinaire une enveloppe sans vie était devenu une véritable pile électrique.
Chaque client de sa nouvelle journée de travail était ravi et il obtint une nouvelle augmentation. Cet achat était son meilleur, depuis bien longtemps. La routine devenait agréable, et il avait ce sentiment d’être important pour quelqu’un, même si ce n’était qu’un robot. Les discussions étaient passionnantes et Timide ne pensait qu’à une chose, se rapprocher physiquement de Bavarde. Elle était réceptive mais ne pouvait rien faire. Et ça frustrait Timide. Bavarde s’en excusa mais il lui dit que ce n’était rien.
Il continua son travail et s’empressa de rentrer le soir pour retrouver sa compagne. Néanmoins sa frustration naissante grandissait peu à peu, jusqu’à devenir impossible à vivre. Il n’eut plus aucune augmentation et son responsable holographique lui fit savoir, très sévèrement. Timide voulait serrer Bavarde dans ses bras, c’était des sensations instinctives auxquelles elle ne pouvait pas répondre et ça le tuait à petit feu. Bavarde trouvait toujours le moyen de le réconforter, de le faire sourire et de lui changer les idées mais un soir il fut beaucoup trop tourmenté et cria sur Bavarde. Celle-ci continua tout de même à sourire, mais ne dit plus rien, son programme l’empêchant de contraindre ou de provoquer son utilisateur.
Il décida de sortir cette nuit-là, pour noyer cette frustration. L’alcool était formellement interdit là haut, mais pas chez les Exilés. Il s’y rendit et alla dans ce bar connu et connecté, le 404. C’était un bar souterrain, on y entrait via un tunnel délabré et l’entrée ne payait pas de mines. Mais une fois dedans on y retrouvait un bar d’une ancienne civilisation, avec des néons, des tabourets, des canapés rouges et noirs, des posters de groupes de musiques, des boules à facettes et un grand comptoir avec une immense bibliothèque remplie de bouteilles d’alcool. Il but des shots, regarda autour de lui et vit des gens sans exopads, mais des gens libres, qui parlaient et s’embrassaient. Il était encore plus frustré et reprit une tournée de shots. Un des Exilés vint le voir et lui dit alors :
- « Je sais ce que t’as, et ton exopad ne suffit pas »
- « Quoi ? Je… »
- « Tu regardes ce couple s’embrasser avec passion depuis tout à l’heure »
- « Oui mais… »
Il trifouilla rapidement l’écran ventral de Timide et eut accès à ses infos.
- « Tu as un exolove… »
- « … »
- « Je peux te l’améliorer et faire en sorte que la réalité de ce couple que tu envies devienne la tienne… »
- « J’ai pas d’argent »
- « Allons allons, c’est offert, c’est un prototype, mais… Il ne fonctionne qu’à 97% »
- « Qu’est ce qui se passe dans le pourcentage restant ? »
- « Disons que c’est un peu moins bien, mais ça reste un changement important, je te le garantis ! »
- « Mais Futurum… »
- « Ne t’inquiètes pas, c’est légal »
Timide était totalement saoul. N’importe quelle proposition aurait retenu son attention et il dit oui à l’Exilé. Il devait revenir le lendemain avec Bavarde et attendre quelques jours. C’est ce qu’il fit.
Il retourna au bar quelques jours plus tard et l’Exilé l’accueillit au 404. « Voilà ta nouvelle femme ». Bavarde pouvait bouger, semblait plus humaine que jamais et prit Timide par la main. Cette nuit là ils burent ensemble, ils marchèrent dans les rues et Timide put embrasser une femme pour la première fois de sa vie. C’était un baiser chaud, langoureux et hors du temps. Chaque jour qui passait renforçait son amour pour elle, et leur relation était parfaite. Il revenait au 404 de temps en temps mais l’Exilé n’était plus là.
Son amour pour Bavarde était la seule chose qui comptait pour lui. Il pouvait la câliner, la chérir, elle pouvait lui rendre et rien n’aurait pu le rendre plus heureux. Son quotidien était lumineux, et son ancienne vie n’était plus qu’une ombre du passé.
Mais un soir il discuta avec Bavarde, et lui dit alors : « Si les Administrateurs avaient tous une femme comme toi, alors tout le monde irait mieux ». Bavarde stoppa net. Elle était tétanisée et ses yeux se révulsaient sans cesse. Ses mouvements devenaient incontrôlables voire même violents. « Bavarde ? ». « Bavarde ??!!! ». Timide appela alors le service après vente et expliqua la situation. L’opérateur prit le contrôle de Bavarde et l’inspecta pendant que Timide la bloquait de toutes ses forces.
- « Vous avez modifié Bavarde ? »
- « Pas du tout »
- « Il me suffit de retracer son programme moteur pour le voir »
- « Je l’ai juste amenée à un homme qui disait pouvoir l’améliorer gratuitement et légalement »
- « La personne à qui vous avez parlé, où était elle ?
- « Dans un bar, le 404… Pourquoi ? »
- « Matricule 785-AHE, la personne à qui vous avez parlé fait partie du clan Sabotage »
- « Je ne comprends pas… »
- « C’est un clan d’Exilés qui se destine à détruire le progrès et le monde parfait dans lequel on vit »
- « Mais pourquoi je… »
- « Je dois en faire part à l’Administration. Je suis désolé. »
Bavarde fut confisquée et analysée, Timide fut condamné à augmenter sa charge horaire et fut interdit d’achat d’exoloves pendant 15 ans. Il reprit sa vie fade et terne, et ne retrouva jamais celui qui avait saboté son amour.
FIN

