Paris, 1870.
Jean-Baptiste Flanelle était un jeune homme discret, introverti et énigmatique. Il était très maigre mais les traits de son visage étaient d’une finesse remarquable. Il arborait toujours un sourire angélique malgré sa timidité, et ses cheveux étaient impeccablement coiffés vers l’arrière. Il était grand, brun, ses yeux étaient d’un marron clair très rare qui virait presqu’au vert et il était toujours élégamment accoutré.
Il était né d’une mère ivrogne et violente, et d’un père qui n’avait jamais dévoilé son existence. Sa mère fut tuée lors d’une rixe sur un marché, qui éclata alors que celle-ci tenta de dérober un poisson au nez et à la barbe du vendeur. Ce dernier fut prit d’une ire incontrôlable et lança un couteau de découpe qui sectionna brutalement la trachée de la voleuse. Jean-Baptiste aurait dû crier, aurait pu pleurer, mais il fut juste admiratif de la scène. Comme un simple spectateur conquit par un opéra grandiose. Comme un simple musicien qui ne peut que plier le genou face à un virtuose. Le sang avait giclé et éclaboussé les alentours, et une foule s’empressa et s’attroupa en pointant du doigt le cadavre de la défunte mère.
Quand il rentra chez lui ce soir là, il ne pensait qu’à cette scène, il en fut obsédé. Sa voisine vint le voir, morte d’inquiétude, pour lui apporter chaleur et réconfort. Mais il n’en avait nul besoin. Il restait là, figé, devant le tableau vierge qui précédait sa fenêtre. Quelle beauté de voir la fin d’une œuvre, mais quel dommage de ne pouvoir l’immortaliser.
Un tel spectacle laissé à l’abandon, qui disparaitrait dans les limbes de l’oubli. C’était impossible. Il s’y refusa. Sa douce voisine revint le voir pour s’assurer de son confort, et Jean-Baptiste comprit. Il fallait un artiste qu’il se ferait une joie d’incarner, il fallait prouver et clamer son art. Il regarda alors la voisine et la pointa du doigt. Elle ne comprit guère le geste du jeune homme, et se retourna pour remonter les escaliers qui craquelaient sous son poids.
Mais Jean-Baptiste bondit et se dressa de tout son être devant elle. Il était sur une marche qui surplombait celle de sa voisine, et il se sentit plus fort, plus beau, bien meilleur qu’elle. Il menait la danse, il dirigeait la troupe. Mais elle n’apportait pas de beauté à sa scène. Elle tremblotait de sa vieillesse exubérante. Comment reproduire cet éclat qui l’exalta, ce silence assourdissant ? Il poussa sa voisine qui dégringola de deux étages, jusqu’à arriver au rez-de-chaussée. Il la suivit, plein d’entrain et d’allégresse. Elle était tuméfié, avait du mal à respirer, et cela passionnait Jean-Baptiste. Quelle était cette beauté dans la souffrance ? La vieille femme semblait digne, digne de vivre dans sa scène, digne d’interpréter son art.
Pris d’un sursaut instinctif il étrangla alors la voisine qui ne put produire de bruit tellement la pression des mains du jeune homme était puissante. Les secondes qui s’écoulèrent furent comme un breuvage puisé à la source même du plaisir pour Jean-Baptiste. Il saisit le corps, l’emmena chez lui, et ferma la porte.
Il resta figé à nouveau. Que faire, comment mettre au monde cette œuvre d’art que son horrible mère avait bien voulu lui donner en gage d’honneur et de rédemption ? Il regarda le cadavre quasi exquis de sa voisine sans vie. Elle avait le doigt pointé vers un horizon inconnu. Voilà l’objet qu’il fallait. Il le découpa précautionneusement.
Peu désireux d’acheter une peinture grossière et scabreuse, Jean-Baptiste fut illuminé. Ce qui avait éclaboussé ses sens et ce qui avait peint la rue de son éclat, c’était le sang. L’index qu’il avait coupé laissait couler une fine rivière pourpre, et il fut captivé. Il s’empressa de tremper le doigt dans le liquide rougeâtre et il dessina sur le tableau qu’il déflora. Mais ça ne prenait pas, l’enthousiasme ne montait pas en lui. Il trempa alors à nouveau le doigt et l’agita dans tous les sens, pour recouvrir les murs, les huisseries et le sol.
Il se recula alors, et fut satisfait. Quelle beauté, quel éclat. Seul le sang d’une femme pouvait produire ça. Mais il en fallait plus, un artiste ne s’arrête jamais à une seule œuvre, un artiste ne s’éprend pas de l’éphémère. Un artiste se lie à vie avec son art et le fait connaitre au monde, monde désireux de découvrir la magnificence et la sublimation.
Jean-Baptiste ouvrit sa porte, et sourit. Il était temps de solliciter d’autres femmes pour parachever son œuvre à jamais.
FIN

