Il fut un temps où je travaillais chez Cuisines Schmidt, l’excellence des cuisines sublimées par un bois d’une qualité proche de la perfection et j’arrête ce discours dithyrambique immédiatement étant donné que j’ai été licencié pour faute grave : celle d’être nul.
Evidemment j’exagère et je préfère dire que j’avais un talent d’Achille, un talent grandiose mais vulnérable. Bref ce jour là j’accueille une femme quarantenaire et sa fille, la magie opère, je lui déballe les produits et ma langue bien pendue, elle semble vaciller face à tant d’assurance et de boniments (d’exagérations pardon, on y revient), et nous nous donnons rendez-vous (professionnel, calmez vous, posez ces objets graveleux et salaces).
Le courant passe, l’électricité se claude-françoise, la dame accepte le dernier rendez-vous que je lui propose et vient le moment crucial et fatidique. Ce dernier rendez-vous, c’est celui de la vente. Enfin, potentiellement bien sûr. Vous n’êtes pas sans savoir que vendre une cuisine ce n’est pas comme vendre un fruit. C’est bien plus cher au kilo.
Je ne lui vends pas en un claquement de doigts, je ne suis pas Joséphine. Ca prend du temps, elle regarde chaque mot, que dis-je, chaque lettre du contrat d’achat de la cuisine car elle est experte comptable ou professeure des écoles je ne sais plus. Je perds patience mais je pense égoïstement à l’argent donc j’attends stoïquement. Je détends l’atmosphère avec des blagues de boomer, j’enchaine les vannes, et là, soudain, le monde entier s’effondre.
Elle rigole franchement à une de mes galéjades et il se passe quelquechose de plutôt insolite. Son globe oculaire se décolle de son orbite, PAF je suis face à Maugrey Fol Oeil en deux temps trois mouvements. Elle m’a catapulté sa vision des choses. Je suppose que par réflexe Pavlovien j’écarquille mes yeux à moi, et je vois qu’elle recale son œil rapidement, sa façon à elle de faire un clin d’œil sûrement. Attention ça parait méchant mais j’ai du respect pour absolument tout le monde, même pour les gens-caméléons.
Mon envie de mettre fin à tout ça s’empresse, je veux clôturer ce rendez-vous, je vends la cuisine, tout roule, elle roule de l’œil, je veux rouler chez moi, il est 21h30, le rendez-vous à duré 3 heures 30. Je la raccompagne à la sortie du magasin, elle s’arrête après la porte et me propose un restaurant pour fêter ça. Jamais un mensonge n’a été aussi instinctif et nul, je lui rétorque que j’ai sport de nuit. Un mensonge qui ne pouvait assurément éveiller aucun soupçon.
Elle me remercie, moi aussi, je me tire, je préfère manger chez moi que de manger à l’œil.
Il faut savoir que cette dame a annulé l’achat de cette cuisine quelques mois après, la morale de cette histoire ? Il ne faut pas se moquer ni faire des jeux de mots sinon vous risquez de ne pas avoir… bon pied bon œil.
FIN

