Une plume dans la brume

Où est-ce que la vie nous emmène ? Quelles directions prenons nous ? Sommes nous tous destinés à devenir fous ?

Des questions auxquelles je ne répondrais pas aujourd’hui mais qui me vinrent à l’esprit alors que j’allais en Irlande, en pèlerinage à Dundalk, avec mon pote.

On avait postulé pour bosser là-bas, sans trop d’exigences voire même aucun critère, il connaissait des gars sur place et j’étais volontairement influençable parce que de toute façon prêt à le suivre pour vivre une nouvelle aventure.

Et quelle aventure.

La ville dans laquelle nous nous installâmes, sur l’échelle de l’aventure, en admettant que 0 c’est un weekend à Saint Etienne et 10 c’est la recherche d’un trésor pirate à Bali, et bien on se situait à peu près à 0,1. Ce qui est déjà bien par rapport à Saint Etienne (je ne connais pas cette ville).

Et l’entreprise dans laquelle nous postulâmes représentait 0,01 du 0,1 de fun que nous avions, c’est dire. Cette entreprise, c’est National Pen. Stylo national en français, ou Peine nationale/National Pain si on veut s’accorder un jeu de mots extrêmement recherché et bilingue qui plus est.

Il s’agissait de vendre des stylos à des petites entreprises sur le marché français. Je récapitule : 2h d’avion, une mer traversée, une toute nouvelle culture, et on a décidé de vendre des stylos à des coiffeurs et des PMU à Rambouillet et Bergerac. Il y a les décalages horaires et les décalages professionnels.

Dans la vie tu as les As du CAC 40 et les mecs qui bossent à Dundalk. Puis attention, tu ne vends pas des stylos Mont Blanc ou des plumes affinées pour la calligraphie, tu vends des criteriums et des 4 couleurs avec la marque de l’entreprise dessus. Le pavois du marketing.

A cette époque on est en 2018, Internet explose dans tous les sens, tout se dématérialise et nous on est là : « Ok mais imaginez je peux vous offrir 500 crayons avec marqué PerlinPainPain pour votre boulangerie, tout ça à un prix dérisoire, c’est génial non ? ».

Il faut savoir que tu es formé par des gars ultra sérieux, tu as tous les marchés autour de toi, tu te sens vraiment dans une multinationale moderne qui concurrence Google mais avec du recul tu vends juste des stylos dans une boite que personne ne pourrait trouver avec Geoguessr. Pour ceux qui ne connaissent pas Geoguessr c’est comme trouver Charlie mais pour les autistes et les mecs fan de géographie, qu’on pourrait donc ranger dans la même catégorie.

On a vécu des moments mémorables, comme ce formateur minuscule qui arrivait à notre bureau pour nous encourager en faisant des saltos arrière, qui commençait chacun de ses conseils par « ok Mister Customer » et qui écoutait absolument toutes nos conversations avec les clients, un néerlandais qui arrivait chaque matin avec une couleur de visage plus que suspecte, un rouge quasi violacé qui ferait bugger n’importe quelle palette graphique, un argentin qui passait son temps à nous dire « todo bien ? » comme s’il était branché sur une boucle de politesse espagnole, des réunions autour des objectifs qui partaient souvent en fous rires mais aussi énormément de bons moments et de rencontres inattendues.

Surtout ce mec qui nous avoua que Dundalk était un « pièèèège » avec une voix très nasale, ce qui nous fit douter du concept même de piège, de Dundalk, du gars et de nous-même.

Et aussi ce formateur italien qui nous fit un grand discours sur des grands chevaux avec des grands gestes et des grands mots : « Because you know, you make the money, then you get the commissions, and after you buy the big house, that’s it ! ». Il manque l’accent italien qui rend le discours beaucoup plus marrant, et pour ceux qui ne captent pas un mot anglophone je vous traduis : « Perché sai, guadagni i soldi, poi ricevi le commissioni e dopo che hai comprato la grande casa, è tutto! ».

Bref, mieux que l’odyssée d’Ulysse.

Mais une aventure reste une aventure. Nous ne sommes guère des pirates et des guerriers, nous n’avons pas de grandes destinées, mais nous écrivons nos propres histoires année après année. Après tout, quand on est fan des mots, il était logique pour moi d’écrire mon histoire en vendant des stylos.

FIN


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