Car le démon s’émerveille

Le souterrain était sombre, humide et effrayant mais c’était leur terrain de jeu préféré. Ce jeune homme et sa grande sœur adoraient descendre l’escalier de leur immeuble, ouvrir la porte qui menait au sous-sol et dévaler le dernier escalier bétonné qui aboutissait à cet endroit précis.

Il y avait un chemin qui dévoilait plusieurs caves, une faible lumière traversant les néons du plafond, puis un virage à gauche jusqu’à arriver au garage mais ce dernier était bien trop éclairé et donc bien moins amusant. Ce qui était réellement intéressant était à droite. Car à droite, il n’y avait plus de lumière. Juste un panneau issue de secours qui émettait comme une aura, à quelques dizaines de mètres de là. Et ces deux mômes étaient jouasses, et aimaient se faire peur. Le défi était simple : aller le plus loin possible et revenir en courant, plongé dans une sinistre obscurité.

Ils allaient et venaient, partagés entre la joie et la peur, ne faisaient que quelques mètres et revenaient en courant de toute leur chair. Ils pouvaient enchainer ces courses effrénées à ne plus pouvoir en respirer, puis vint le tour de la septième fois consécutive pour le petit frère.

Le jeune homme s’élança, déterminé, il voulait toucher l’issue de secours de ses doigts, il se propulsa, courra joyeusement, arriva au boitier, l’effleura de ses doigts, et s’arrêta net.

Il n’y avait plus rien. Plus une seule lueur, pas l’ombre d’une couleur. L’issue de secours émit alors un modeste halo, mais c’était autre chose. C’était un reflet rond, qui avait la forme d’un œil. Et cet œil se mit à frémir et à parler au garçonnet.

– « Tu as peur, petit ? »
– « … »
– « Je comprends, l’obscurité n’est jamais rassurante »
– « Qui es tu ? »
– « Je suis là pour toi, j’admire ton courage »
– « Que veux tu ? »
– « Toi, que veux tu ? »
– « Je voudrais ne jamais avoir peur ! »
– « Je peux faire ça pour toi, mais tu dois faire quelque chose en échange ! »
– « Quoi ? »
– « Tu dois m’attraper ! »

Le petit vit alors la personne derrière l’œil. C’était une autre enfant avec un visage angélique, un regard bienveillant et un sourire charmeur. Il fut déstabilisé un court instant, et il la vit courir. Il ne réfléchit pas et la suivit pour l’attraper. C’était amusant et hors du temps. Il effleura la robe de la fille qui trébucha, il tomba sur elle, ils rigolèrent aux éclats et elle lui prit alors la main.

– « Tu as peur ? »
– « Non pas du tout »
– « Quand tout sera fini, tu voudra aller en enfer, ou au paradis ? »
– « Au paradis ! »
– « Mais on ne peut pas jouer au paradis tu sais »
– « Il y a des démons en enfer et moi je veux être un ange ! »
– « Tu sais l’ange s’inquiète car le démon s’émerveille »
– « Que fait l’ange alors ? »
– « Il interdit, il limite, il est sage et aime trop les autres »
– « Mais le démon est méchant ! »
– « Non il est libre, impavide, il aime sa beauté et veut constamment jouer »
– « Alors je veux être un démon ! »
– « Je sais, mais il y a toujours contrepartie »
– « Qu’est ce que ça veut dire ? »
– « Rien, prend ma main ! »

Il saisit alors la main de sa compagnonne et la jeune fille révéla son vrai visage. Elle avait un œil sur le front et un sur le menton, deux rangées de canines presque affutées, une langue fourchue et des cheveux dégoulinants d’une matière noire visqueuse. Mais ça n’effraya pas le garçon.

La créature lui attrapa la main à nouveau et lui cria avec une voix rauque bien moins enfantine :

– « N’oublie pas, d’yeux tu n’as que pour moi, pour toi, et notre beauté »
– « Oui » répondit-il d’un ton obéissant
– « Ils s’inquièteront pour toi, mais l’ange s’inquiète car le démon s’émerveille »

A nouveau plongé dans l’obscurité, le petit garçon revint joyeusement de sa course et vit sa sœur qui cria de joie. Pas une seule seconde ne les avait séparés, dans l’outre-monde le temps n’est pas. Il prit alors sa sœur par la main et lui dit :

– « On jouera toute notre vie, et on s’amusera de ce monde »
– « Oui »
– « Tu sais l’ange s’inquiète, car le démon s’émerveille »
– « Je sais »
– « Allons chercher les autres et montrons leur vraie beauté, la leur, et nulle autre »

Ils partirent alors de la cave, et allèrent prendre tout ceux qu’ils croisèrent par la main, leur enlevant la peur la plus profonde et leur dévoilant la beauté des terres les plus éloignées des cieux.

FIN


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