Roulez saucisses

Ah, le monde du travail…

Pour les uns c’est le sens même de notre existence en ce monde, et pour les autres c’est une torture qu’on est hélas obligés de s’infliger. Puis pour ceux qui se rangent toujours dans le juste milieu c’est un gagne-pain obligatoire pour acheter des portions de confort et de liberté.

Ou alors c’est un peu de tout ça, dépendamment des phases que l’on traverse dans nos vies. Et la phase que je vais vous raconter appartenait plutôt à la deuxième école, celle du tripalium. Non ce n’est pas un médicament pour le confort intestinal, c’est l’ancêtre latin du mot travail, et aussi un instrument de supplice. Donc bon nos souffrances remontent à très loin, même si à l’époque de Vercingétorix il n’y avait probablement pas de télé torture.

A ce moment précis j’étais avec mon compagnon de route, en Irlande et à Dublin cette fois, et ce matin là nous nous levâmes avec une envie folle d’absolument rien. Un besoin vital de vide. Réveil au ralenti, râlement patriote, petit-déjeuner à rallonge, bref, nous allions partir à contrecœur, entre le travail et nous le contrecourant passait très bien.

Nous sortîmes de la maison que nous habitions dans le quartier de Blackhorse, un nom de patelin ultra stylé pour une vie qui l’était beaucoup moins, et il y avait tellement de vent que même ce dernier nous fit comprendre de ne pas sortir en claquant violemment la porte d’entrée. Mais c’était juste un climat habituel et les pintes de Guinness n’allaient pas se payer toutes seules. Direction le tramway, à reculons.

Le trajet fut long et en même temps nous arrivions rapidement à destination, c’est comme si une faille temporelle se créé quand une situation nous fait inextricablement chier. Bref, avec mon pote on se regarde et on essaie d’exprimer quelque chose sans parler, oubliant le progrès humain et les années d’évolution. Mais contre toute attente on se comprend, et on entame une discussion cruciale :

– « Putain j’ai pas envie de bosser »
– « Moi non plus gros »
– « Mais bon… »
– « Ouais »

Plus nous avançons plus la jauge de conviction baisse, nous commençons à sérieusement cogiter mais nous culpabilisons et survint alors un deuxième dialogue plus que stratégique :

– « On y va pas ? »
– « Je suis chaud »
– « Mais bon… »
– « Ouais »

Le tram arrivât à l’endroit où je devais m’arrêter, le sien se trouvait deux stations plus loin, mais une dernière conversation fit son apparition soudaine dans nos bouches respectives.

– « La flemme »
– « Pareil »
– « On fait quoi ? »
– « Je sais pas »

Vous avez pu constater avec énormément de brio que l’indécision est l’un des traits de personnalité que nous partageons le plus. Néanmoins, nos décisions étaient déjà prises. Nous devinrent subitement partenaires d’un crime que nous allions nous apprêter à commettre. Je ne descendis pas à ma station, nous sortîmes du tram à sa station qui était le terminus, après tout nous avions laissé assez de temps au doute et à la réflexion, et nous fîmes alors demi-tour.

Nous nous rendîmes dans un café non loin de la gare située à ma station, et nous commandâmes un coffee et un sausage roll, qui a toute son importance. C’est un feuilleté à la saucisse. Et bien que l’alimentation irlandaise ne soit pas un patrimoine voire même un plaisir gustatif (ils mangent surtout des cailloux et de l’orge), ce fut un moment tout simplement inoubliable.

Nous venions d’arrêter l’infernal train de la vie professionnelle, et nous savourions un simple et modeste met qui eût pourtant le goût de l’émancipation et de la liberté. Au diable les 8h-17h, les réunions interminables et les collègues chiants à mourir. Au diable les jobs inutiles, vous saviez qu’il existe des « happiness manager » ? Littéralement des responsables de la bonne humeur ? Qu’est-ce qu’on est devenus ? Qu’est-ce que nous aïeux penseraient de nous ? Où postuler pour devenir happiness manager dans les pompes funèbres ?

Ce fut un moment hors du temps, et hors du planning incessant que nous impose le destin ou nos propres décisions. Ce jour là nous avions choisi ensemble d’abandonner pendant une journée notre mission. Et sans le moindre regret.

Roulez jeunesse, roulez filles et fils, mais prenez parfois des pauses de liesse et mangez des roulés saucisse.

FIN


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