La salle des archives damnées

Sa mission du jour était simple : il devait trouver un travail. Chose qu’il détestait par dessus tout, il était jeune, asocial, voulait juste flâner et rester seul chez lui. Il adorait une seule chose mouvementée dans la vie : ranger sa bulle et ordonner chacune de ses babioles avec minutie.

Frileux à l’idée de travailler à long terme, et peu friand de contrats qu’il considérait comme des chaines, il cherchait des petits jobs qui lui infligeraient de toute manière presque autant de peine.

Parcourir les différentes agences qui en proposaient, traverser les nombreuses rues qui reliaient ces agences, préparer un plan stratégique pour trouver les meilleures rues. C’est ce qu’il aurait fallu faire, mais il décida de postuler aléatoirement dans trois agences, c’était à ses yeux largement suffisant.

La première agence était très colorée, d’un orange presque fluorescent, avec des affiches qui jonchaient les vitrines et des néons qui les éclairaient comme si c’était des célébrités. Il n’y avait aucune mission qui l’intéressait, que des missions physiques et laborieuses, et tout ce spectacle bigarré l’angoissa. Il quitta les lieux rapidement, la boule au ventre et la mine déconfite.

La deuxième agence était déjà un peu plus sobre, bien que drapée d’un rouge qui sonnait comme une urgence. Les missions proposées étaient de la même fadeur, que ce soit caissier ou serveur, et il avait placé ses exigences à une telle hauteur que tout ce qui ne répondait pas à une seule de ces dernières finirait aux oubliettes. Il s’en alla, soufflant un vent de frustration et de désespoir.

Il arriva donc devant la troisième agence, qui ne payait aucune mine, et qui en affichait même une très pâlotte. Toute de pierre vêtue, froide, elle laissa toutefois entrevoir un rayon de lumière et de chaleur quand la femme qui s’en occupait ouvrit la porte. Cette dernière comprenait d’emblée ce jeune homme difficile, et elle lui proposa une mission qui n’avait rien à voir avec les autres : archiviste. Il n’avait jamais fait ça de sa vie mais ce n’était pas grave. Elle le rassura et ajouta en souriant que cette mission ne changerait pas sa vie, mais qu’elle lui en ferait comprendre tout l’intérêt.

Quand le réveil sonna le lendemain il fut animé de la même envie que celle de la veille, inexistante et assumée, et il se leva tant bien que mal. Mais il était tout de même guidé par la curiosité. Il ne prit le temps de faire quoi que ce soit, car il ne l’avait pas, il fonça vers sa voiture et se rendit à l’étrange mission.

Accueilli par un homme jovial et plein d’entrain, il lui répondit avec son manque de conviction et de confiance habituels. Cet homme était bien accoutré, propre sur lui, et s’exprimait avec une aisance charismatique. Il se mit à rêver de devenir ainsi. L’homme coquet le surprit dans ses pensées et l’interrompit net.

– « Reste avec moi ne t’évade pas ! » dit-il en souriant
– « Pardon, excusez moi » (il avait l’habitude de doubler ses politesses et ses excuses)
– « Je vais te montrer ce que tu vas devoir faire, mais d’abord je vais te demander d’enlever ta montre, ça créé des interférences »
– « D’accord, très bien… »

Il s’exécuta, et emboita le pas du gentilhomme. Ce dernier ouvrit une porte blindée et il entrèrent alors dans une salle elle aussi blindée, des murs au plafond jusqu’au sol. Tout était d’un gris éclatant, comme si l’acier avait été scrupuleusement poli. La porte se referma, l’homme sourit et il actionna un levier. Le jeune fraichement employé fut stupéfait. La salle trembla légèrement et elle se mit alors à descendre. Il regarda l’homme qui ne montra pas une seule once d’inquiétude, et s’accrocha à ce qu’il pouvait, angoissé par la situation mais rassuré par l’attitude de son hôte.

Ils arrivèrent à destination quand la salle émit un clic d’emboitement, et la porte blindée s’ouvrit à nouveau. Le jeune fut prit de cours. C’était un gigantesque hall d’un blanc éclatant qui donnait sur quatre chemins parfaitement carrelés, et chacun menait à une porte transparente qui laissait entrevoir une pièce contenant à chaque fois un meuble ou un objet.

– « Bienvenue dans la salle des archives damnées »
– « La quoi ?? »
– « Ne prend pas peur jeune homme, tu as été choisi pour cette mission »
– « Je… Pourquoi moi ? »
– « Parce que tu es apathique, et que la salle a besoin de profils comme toi »
– « … »
– « C’est un peu négatif comme conclusion tu as raison, nous savons que tu mènes une vie d’isolement, et cette salle t’aidera »
– « Qu’est ce que je dois faire ? »
– « Suis moi »

Ils se rendirent au centre de la pièce, et l’homme s’arrêta et pointa du doigt le poignet du jeune. Une montre avec un compte à rebours était apparue. Il lui expliqua calmement.

– « Le premier chemin mène à la bibliothèque des pensées obscures »

– « Obscures… ? »

– « Nous sommes des êtres doués de pensées infinies, et dans le lot on trouve les bonnes et les mauvaises pensées, après tout c’est un équilibre. Les bonnes pensées offrent des émotions positives et sont stockées dans la salle des idéaux qui est à l’étage, et les mauvaises pensées sont plus insidieuses et sont archivées ici. Je te parlais d’équilibre, or c’est une période compliquée car il y a de plus en plus de pensées négatives et nous avons de moins en moins de place pour tous ces bouquins, et la bibliothèque croule sous le poids de cette neurasthénie. Et ici nous recherchons tout l’inverse du rendement, je suppose que tu le comprends. »

– « D’accord mais je… »

– « Le deuxième chemin mène au tableau des regrets éternels. L’humain dans sa plus profonde constitution est toujours partagé entre les actions à faire et à ne pas faire. Et les unes comme les autres peuvent mener à des regrets. L’être humain prend des décisions, liées à un contexte ou une émotion, et ça peut l’amener à des situations agréables, ou tout le contraire. Et il va alors regretter. Et ces derniers temps les regrets se multiplient, et couvrent le tableau de leurs peintures vulgaires et enlaidies, si bien qu’il en devient trop chargé et totalement fouillis. »

– « Mais quelle est ma mission je ne comprends pas… »

– « Le troisième chemin mène au miroir des illusions déchues. Beaucoup de gens espèrent, croient et interprètent. Ils voient par leur yeux mais aussi par leur cœur, et certains se forgent un monde qui n’existe pas vraiment. Il n’est réel que par envie grotesque, et par cruelle ambition. Ils idéalisent quelque chose, ou quelqu’un, et se retrouvent enfermés dans un monde perdu ou eux seuls existent. A l’inverse, les espoirs de l’aube se retrouvent eux dans la salle des idéaux. Mais ils sont de moins en moins nombreux. Et les illusions pullulent par ici, ajoutant bien trop de reflets dans le miroir »

– « Ecoutez je ne pense pas être celui qu’il vous faut pour… »

– « Et enfin, le quatrième chemin mène au bureau des rêves brisés. L’humain cherche et cherchera toujours du sens à sa vie, en travaillant comme tu le fais, ou en multipliant les projets. Et selon son état d’esprit et sa détermination, il y arrive ou il échoue. Il échoue parce qu’il n’essaie pas, parce qu’il a essayé mais n’y arrive pas, ou parce que le rêve était trop grand pour lui. Lourde est la chute quand il comprend qu’il ne réalisera pas son rêve. Et ici viennent s’empiler des tonnes et des tonnes de dossiers de tous ces rêves brisés, et le bureau commence à s’affaisser. »

– « Je n’ai pas envie de vous décevoir mais encore une fois je n’ai pas les compétences et je ne comprends pas ce que vous me demandez. »

– « Pourtant tu es l’homme de la situation. Tu mènes une vie qui t’empêche d’avoir des regrets, des rêves, des illusions ou des pensées sombres. Car tu as décidé de t’en éloigner, sûrement pour les éviter d’ailleurs, ou alors de manière très inconsciente. Et ta mission est simple, il faut que tu fasses de la place, que tu tries et que tu jettes ce que tu estimes comme impropre à rester ici. Car si tout s’accumule encore, et à cette vitesse, alors la salle s’écroulera et toute l’humanité sera plongée dans l’ère la plus sombre de son existence. Cet équilibre dépend de toi, de ta neutralité et de ta maniaquerie qui ici est une qualité essentielle. »

– « Mais si je me trompe ? Si je rate ? Et pourquoi cette montre ? »

– « C’est le temps qui t’es imparti. Je sais que ça représente énormément de pression pour toi, pour une seule personne, mais tu es celui qu’il nous faut. Tu t’en rendra compte. Fais toi confiance, retrousse toi les manches et prouve moi que j’avais raison. »

Le jeune homme tremblotait mais il comprit, abandonna les questions sans réponses et se prépara à ranger la salle des archives damnées. Il regarda le temps imparti sur sa montre, il avait précisément huit heures pour effectuer cette mission qu’il n’aurait jamais pu imaginer.

FIN


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