A bien y réfléchir, le destin, si tant est qu’il existe, en tout cas pour les plus déterministes d’entre nous, le destin donc, avait déjà semé tous les galets pour édifier le chemin qui me mènerait en Bretagne à l’orée d’une de mes trentièmes bougies.
Remontons dans le temps, à l’école primaire pour être précis, de laquelle j’ai sauvegardé très peu de souvenirs. Sauf celui dont je vais vous conter l’intrigue, qui est soigneusement resté dans mes archives mémorielles.
C’était une autre époque, je ne vais guère verser dans la nostalgie, rien que le mot Game Boy pourrait inonder mes yeux d’homme aigri, et à cette époque nous avions des sorties scolaires. Musées, jardins, sports, et parfois voyages.
Fut alors annoncé le voyage à Quiberon, en Bretagne. J’allais quitter ma banlieue parisienne pour voir la mer, une véritable aubaine.
Mon premier gros souvenir de cette escapade est une usine à niniches, des sucettes bretonnes qui sonnent comme une insulte polie. Ce souvenir constitue donc ma plus grande addiction : le sucre. La hiérarchie de la mémoire est formidable.
Le deuxième souvenir est une initiation à la voile en binôme avec Ludivine, qui était d’après moi le premier cas de harcèlement à l’école. Elle n’était pas des plus aguicheuses, elle avait donc une mauvaise réputation du visage dirons nous. Les enfants sont méchants mais francs. Je n’étais pas forcément aguicheur non plus, j’avais une coupe au bol et un menton en forme de décapsuleur, mais la beauté n’étant que l’enveloppe, et la personnalité le courrier, nous fîmes équipe. Et nous avions gagné haut la main, donc on peut être moches et s’en sortir pour la petite leçon de vie.
Et enfin, le dernier souvenir, c’est une fuite. Tout allait très bien pendant ce voyage, j’avais gagné la compétition des moches, j’avais des sucettes, j’avais vu la mer, mais c’était visiblement trop peu pour moi et mon excessive avarice. Un soir je me suis donc barré, j’ai fugué, épris d’un inexplicable mal-être, j’ai couru à travers Quiberon pendant quelques heures, puis je me suis lassé de cette désertion, et par un miracle qui s’appelle aujourd’hui Waze j’ai retrouvé mon chemin et mon professeur, Mr Lecellier, beaucoup plus inquiet que moi.
Je suis arrivé comme une fleur, c’était le début de la boom de fin de voyage, je n’ai évidemment pas dansé mais je crois savoir pourquoi j’ai fui. J’avais besoin d’un grand bol d’air breton avant de revenir à Paris.
Ou je voulais fuir Ludivine. Je plaisante bien sûr.
Cette fuite n’était que la première d’une longue suite d’autres, mais je suis revenu en Bretagne. Je suis revenu sur les traces de cette fuite. J’ai mangé des niniches, j’ai vu la mer à nouveau.
Comme quoi fuir, c’est aussi se retrouver.
FIN

