La honte.

Une sensation dans laquelle nous avons plongé au moins une fois dans notre vie, certains plus que d’autres, une sensation qui nous marque et nous forge à jamais.

Personnellement j’ai nagé le crawl dans cette sensation, j’en ai pris possession, je n’ai fait qu’un avec elle.

Laissez moi vous conter l’histoire d’une de ces nages, celle de la roucoulade.

Mon travail de l’époque se situait à Paris, ville lumière dans laquelle j’allais me morfondre dans ma plus grande ombre. Je devais prendre environ quatre trains pour arriver à destination, à cette époque je marquais le monde de mon empreinte carbone et je laissais ma trace.

On reviendra sur le mot trace, qui a toute son importance. Certains esprits tordus s’éveillent déjà mais vous vous trompez sur l’aboutissement et l’appartenance de cette trace.

Je parcoure donc la foule parisienne en délire, j’empreinte chacune de mes correspondances, et à la dernière située gare d’Austerlitz, je marche à travers l’armée des cadres supérieurs, le bataillon des bobos et le troupeau des gens lambdas comme moi. J’ai la dégaine de mes idées et mes idées sont inexistantes, je n’ai donc absolument aucune dégaine. Mais je me souviens d’un manteau beige, qui couvrait mon modeste buste, et que j’adorais.

Je continue à marcher, je me fraye un chemin tant bien que mal, et soudain un poids se fait sentir sur mon épaule droite. Un poids qui aurait pu correspondre à celui d’une main, au minimum. Je me dis donc que quelqu’un va me demander son chemin, de l’argent ou deux minutes pour Jésus. Peut-être les trois en même temps, ce n’est pas indissociable.

Mais quelle surprise quand je vois que personne n’est derrière moi. Une mauvaise blague peut-être ? Je hausse les épaules et continue ma route. Par réflexe je passe ma main sur cette fameuse épaule dépucelée par le mystère, et je sens quelque chose de moite et de visqueux. Peut-on transpirer de l’épaule à travers un manteau n’est pas une question qui m’est venue directement.

Je baisse les yeux vers la substance en question, et je réalise soudainement.

Un pigeon m’a chié ses trois repas journaliers sur l’épaule. Un lendemain de soirée sur ma superbe veste. Un restau indien mal digéré sur le haut de mon bras. Une fiente de pigeon à la limite je veux bien, ça arrive. Mais là le pigeon est clairement atteint d’une maladie grave qu’aucun médecin pigeon ne pourrait diagnostiquer puisque ce piaf est bien trop con pour mener autant d’études.

Ce n’est pas que la honte m’a envahi. C’est qu’il y eu une blitzkrieg de gêne et de désespoir en moi. Comme si le temps s’était arrêté pour se foutre lui-même de ma gueule. Fort heureusement le torrent de gens allant et venant n’a pas vu cette rivière de fiente parfaitement roucoulée sur mon épaule, même si je soupçonne évidemment quelques personnes d’avoir aperçu la scène.

J’ai enlevé ma veste, je l’ai roulée en boule, j’aurais aimé me rouler moi-même en boule, et je suis allé au boulot sans veste, et sans dignité.

Perdre une bataille à Austerlitz face à un pigeon, de quoi faire claquer une deuxième fois Napoléon.

FIN


Laisser un commentaire