Le choc des légumes

Tout le monde se bat, pour la vie, contre les autres, tout le monde se bat.

Certaines personnes se battent plus que d’autres. C’est le cas de Jean Dicapé qui est handicapé mental et moteur, il se bat deux fois plus que les autres. Suite à un carambolage sur l’A6, il avait perdu l’usage d’absolument tout. Il ne pouvait faire que deux choses, froncer le sourcil gauche et parler avec une intonation à couper au couteau.

Il était passionné de sports de contact bien qu’il ne pouvait plus contacter personne. Cela se traduisait par une passion pour les arts martiaux et par le spectacle galvanisant du ring. Boxe, MMA, Jean se rêvait à devenir un puissant gladiateur, mais ses possibilités étaient comme lui, très limitées.

Son meilleur pote, Steven Walking, était lui aussi handicapé. Les deux faisaient souvent la course en fauteuil pour faire monter l’adrénaline, mais leurs fauteuils made in china étant bridés ils ne pouvaient aller qu’à 6km/h et ce n’était pas vraiment décoiffant. Parfois ils discutaient et refaisaient le monde, et ce soir là ils eurent un projet… différent.

  • « Il faut qu’on trouve un moyen de combattre, Steven »
  • « On est en fauteuil Jean, sois réaliste »
  • « Il y a bien les jeux paralympiques, et le téléthon »
  • « Oui c’est vrai mais là tu parles de se battre, et ça serait pas hyper impressionnant.. »
  • « Laisse moi réfléchir… »

Jean ouvrit grand la bouche, Steven aussi, et ils restèrent plus de deux heures comme ça.

  • « T’as raison c’est chaud »
  • « Tout ça pour ça bah super la détermination espèce d’invalide »
  • « Non mais je vois mal des gars dire : Eh t’as vu le combat d’infirmes hier »
  • « Quel rapport avec l’hôpital »
  • « Hein ? »

Ils rouvrirent alors la bouche, cette fois pendant plus de deux semaines, et Jean fut illuminé.

  • « Ok c’est bon, on va organiser ça et l’appeler : Le Bon Duel »
  • « Comme la macédoine de légumes, bien l’auto-dérision, excellent ! »
  • « Ah non laisse tomber, ou alors on reste dans l’humour végétal et on appelle ça Rutabagarre »
  • « C’est horriblement nul »
  • « J’ai mieux, c’est bon »
  • « … »
  • « Le FAILLE CLUB »

Le lendemain ils se retrouvèrent dans un parking souterrain entre amputés, estropiés, sourds, muets, et Jean fit un discours.

  • « La première règle du Faille Club, on ne parle pas du Faille club »
  • « Mmmh ? » répondit le sourd
  • « Qui connait le langage des signes ? »
  • « Moi je connais le lac des signes si jamais » répondit Steven
  • « Mmh ? » répondit le muet
  • « Bon laissez tomber »

Après cette entrée en matière plutôt laborieuse les combats clandestins commencèrent. Jean fit son premier combat et il roula sur son adversaire, au sens propre je veux dire, et il le tua sous le poids de son fauteuil. Le Faille Club rencontra un succès inattendu, à tel point qu’un nouveau sport de combat fut inventé : le pieds-moignons ou le moignons-poings, qui remplaçait le pieds-poings pour les amputés. Une catégorie de poids vit également le jour : les poids cassés.

De nombreux handicapés aux retards physiques ou mentaux vinrent s’affronter, et de grands guerriers naquirent, inscrivant leur nom au parapanthéon, ou tétrapanthéon.

Jean fut acclamé par la foule, et il vit une sublime femme en fauteuil visiblement amoureuse qui s’approcha de lui pour l’embrasser… Il tendit sa bouche, ferma les yeux et…

  • « JEAN » dit l’infirmière
  • « Hmmph, oui… »

Il comprit qu’il avait fait un rêve un peu trop réaliste. Mais il allait continuer à se battre. Il fallait qu’il tienne le coup. Qu’il joigne les deux bouts. Il voulait devenir plus méchant, plus fort.

Dans sa lente agonie, l’antagoniste ultime des handicapés, l’intouchable.

Mais il ouvrit à nouveau la bouche, cette fois-ci pour la dernière fois.

FIN


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