Le choc des banquises

Ours bipolaire était constamment terré dans sa tanière, sur sa banquise. Il était bipolaire car il avait tantôt l’humeur du pôle Nord, tantôt l’humeur du pôle Sud. C’était une ourse psychologue qui l’avait diagnostiqué ainsi. Mais quelle que soit son humeur Ours bipolaire voulait rester seul. Il profitait avec allégresse de ses phases de bonne humeur mais se renfrognait très souvent dans la mauvaise. Trop souvent.

Il soufflait le chaud et le froid. Quand c’est le chaud qu’il soufflait sa banquise rétrécissait et il se rapprochait d’autres banquises peuplées de créatures qui allaient forcément le déranger… Quand c’est le froid qu’il soufflait sa banquise s’agrandissait et il pouvait errer seul dessus, glissant sur le ventre en toute mélancolie.

Un jour il fit la rencontre d’Otarie Golote, une otarie constamment joyeuse avec les yeux pétillants, et elle n’avait de cesse de sautiller partout. Ceci eut le don d’agacer fortement Ours Bipolaire qui ne jurait que par sa tranquillité. Elle bondissait et semblait n’avoir que de la bonne humeur à revendre. Et ce jour-là Ours Bipolaire ne voulait rien acheter.

  • « Va t’en et laisse moi seul »
  • « Viens jouer au lieu de grogner ! »
  • « Je n’ai pas envie de jouer je suis triste »
  • « Jouer te rendra heureux ! »
  • « Tu ne peux pas comprendre tu n’es pas bipolaire »
  • « Qui t’a diagnostiqué ça ? »
  • « Une grande psychologue ourse »
  • « Et elle t’a donné les clés pour comprendre ce que tu avais ? »
  • « Bah je suis bipolaire, c’est tout »
  • « Peut-être qu’elle exagère ta condition ? »
  • « N’importe quoi »
  • « Tu ne veux pas comprendre ce que c’est ? »
  • « Va t’en tu m’énerves »

Otarie Golote se fit la malle en sautant très haut, et plongea en rigolant. Ours Bipolaire était encore plus énervé. Il n’aimait ni la joie ni ceux et celles qui lui faisaient la morale, ou tentaient de l’aider. Il détestait le contact avec les autres. Être seul était son seul besoin, sa seule envie, et il n’en changerait jamais.

Le lendemain Otarie Golote revint et fit des soubresauts plus fous les uns que les autres. Ours Bipolaire n’était pas descendu du pic de sa colère, il avait même escaladé le mont de la haine.

  • « Va t’en et ne reviens plus jamais, sale heureuse »
  • « M’insulter d’heureuse, quelle idée ! »
  • « Les heureux sont niais, simplets et bêtes »
  • « Mais les heureux s’amusent, eux »
  • « Je n’ai pas besoin de m’amuser, je suis seul »
  • « Quel ennui de ne jamais s’amuser avec soi-même… »
  • « Dis moi ce que je pourrais faire pour m’amuser alors, toi qui sais tout du bonheur ? »
  • « Tu peux faire un bonhomme de glace ! »
  • « C’est impossible… Tes idées sont vraiment nulles… »
  • « Tu ne t’amuses pas et tu n’essaies rien, tant pis, moi j’y vais ! »

Otarie Golote s’en allât, toujours aussi joyeuse, et sauta au loin.

Le lendemain Ours Bipolaire souffla le chaud, et sa banquise rétrécit. Il vit alors Otarie Golote qui semblait sangloter, et il fut tenté d’aller la voir pour la consoler, mais il se retint. Il devait rester seul, c’était sa destinée. Il glissa alors sur la banquise et apprécia ce moment seul. Moment qui fut court, car les fantômes de la mauvaise humeur revinrent le hanter très vite.

Otarie Golote vint alors vers lui, un peu moins enthousiaste que d’habitude mais toujours très souriante.

  • « Je t’ai vu jouer, tu vois que tu sais jouer ! »
  • « Ca ne dure jamais bien longtemps… »
  • « Alors dépense toi un maximum pendant ce petit instant ! »
  • « Qu’est ce que tu faisais à l’instant ? »
  • « Rien, je regardais par terre ! »
  • « Toi aussi tu es triste parfois ? »

Ours Bipolaire regarda Otarie Golote et celle-ci se mit à fondre en larmes, larmes qui coulaient dans l’océan. Elle le regarda et lui dit alors :

  • « Je suis tout le temps triste et de ma tristesse est né cet océan »
  • « Mais alors tu… »
  • « Je suis heureuse, même quand je suis triste »
  • « Mais comment… »
  • « La tristesse me permet de nager dedans et de découvrir d’autres banquises sur lesquelles je peux être heureuse »
  • « Tu crois que je peux faire pareil ? »
  • « Tu peux construire des grands igloos un jour et l’autre jour découper ta banquise en morceaux, c’est génial ! »

Ours bipolaire comprit. Du pôle Nord au pôle Sud, il pourrait toujours vivre et profiter de sa solitude. Mais il pourrait aussi jouer avec d’autres, pour aller mieux ou pour les faire aller mieux. Il roula sur la glace et amusa Otarie Golote qui éclata de rire, et ils glissèrent tous les deux jusqu’au coucher du soleil.

FIN


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