Ombre & Nuit

Elle se promenait toujours seule, et n’appréciait guère la compagnie de la lumière. L’obscurité la rassurait, la solitude la réconfortait. Ca ne l’empêchait pas d’observer les gens et de sourire à leurs interactions. C’était la quatrième ou cinquième fois qu’elle habitait près d’un cimetière, elle s’était toujours demandée si c’était un signe du destin. Elle ne se souvenait plus du nombre exact ni même de sa propre vie parfois. Mais qu’importe. Le plus important c’était de s’égarer et d’apprécier chaque instant de ces virées nocturnes. Elle adorait pérégriner ça et là, au gré du vent et de ses envies.

Grande timide, elle n’approchait pas les gens, mais les gens ne l’approchaient pas non plus. Ils ne la voyait pas, elle était petite. Ou ils n’y prêtaient pas attention, elle était discrète. Habiter près d’un cimetière la faisait réaliser que la mort était toujours plus proche que ce qu’on peut penser. Le parfum des arbres et le calme plat de cet endroit étaient maussades pour les autres, mais charmants pour elle. Le monde entier était son terrain de jeu et les cimetières étaient son attraction favorite.

Parfois l’envie de danser la prenait, et elle dansait en tournant autour des gens. La folie s’emparait d’elle un court moment avant que la lucidité ne la regagne. Elle courait se cacher quand sa transe était finie, elle ne le contrôlait pas. Mais pourquoi se cacher quand vous êtes déjà invisible aux yeux des autres ? Ce qui était curieux, c’est que lorsqu’elle dansait près de certaines personnes, elle ne les revoyaient pas. Et sa mémoire était merveilleusement grande, il lui était facile de se rappeler de chaque passant qu’elle avait pu croiser. Ou s’en allaient ils ?

Elle se promenait partout, mais le cimetière était son endroit préféré. C’est comme si des amis invisibles l’attendaient, elle se sentait entourée et comprise. Elle se rappela de ce jour-là. Elle l’avait observé, c’était un homme bruyant mais jovial, et coureur de jupons. Mais il avait trouvé une femme qui lui avait donné envie de ne courir que son jupon à elle. Il était fou amoureux. Mais cette femme, elle, avait envie de courir un autre pantalon. Et quand il apprit ça, il fondit en larmes sur un trottoir et cria tout son désespoir.

Elle l’avait aperçu au loin et avait bondi hors du cimetière. Quand la danse commença autour de lui, elle comprit. Elle dansait autour des gens tristes pour essayer de leur donner de la joie. C’était un pouvoir que la vie lui avait conféré. Alors elle vaincrait sa timidité et elle danserait, danserait partout, sur les tombes, près des gens tristes, partout.

Ce jeune homme qui était méchant et agressif, que tout le monde détestait, elle avait dansé autour de lui, et il était devenu tellement joyeux qu’elle ne l’avait jamais revu. Il devait être en train de danser ailleurs. Ce Monsieur qui avait une maladie qui le rendait triste lui et sa femme, elle avait dansé près de lui, il allait certainement mieux. Et sa femme aussi.

Ce monde lui donnait envie de danser, toujours plus. Moins il y avait de lumière, plus elle dansait. Et plus elle était heureuse.

FIN


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