Petit doigt

Alex était ce petit jeune homme timide qui ne dérangeait personne. Il avait 13 ans, était en cinquième dans un lycée de banlieue et rêvait d’être boulanger. La seule chose qui était un peu dure pour lui, c’était qu’il n’avait absolument aucun ami. Ca lui était tout bonnement impossible. Lorsqu’il se retrouvait dans un groupe qui parlait, criait ou rigolait il n’arrivait pas à se placer ni à intervenir, il rasait très souvent les murs et il avait constamment les yeux rivés au sol. Quand on lui parlait il balbutiait, et il n’avait pas la moindre confiance en lui. Il se sentait à l’écart mais il trouvait refuge dans les jeux et dans les scénarios qu’il prenait plaisir à faire vivre dans son imagination.

Il imaginait souvent avoir son groupe d’amis qui s’amuserait avec lui jusqu’à la fin de sa vie, et dans ce groupe d’amis il y avait cette fille, Sandrine, qui souriait en le regardant et n’attendait qu’une chose : qu’Alex lui livre ses sentiments. Ce scénario se répétait chaque soir avant qu’il ne s’endorme. Mais le lendemain Alex allait à l’école, et rien ne se passait.

Ce jour-là Alex n’aurait jamais pu imaginer tel scénario. Il était en cours de Physique-Chimie, et la professeure lui demanda de trouver le centre de gravité de l’objet qu’il avait en face de lui. Il n’avait pas suivi le cours et passait son temps à rêvasser, et il se trouva bien bête de ne pas savoir de quoi il s’agissait. Tous ses camarades rigolèrent, et même Sandrine pouffa un petit rire moqueur. Il sentit le sol se dérober sous ses pieds et un rouge écarlate recouvrit l’intégralité de son visage, ce qui intensifia les rires de la salle. Personne pour l’aider ni le soutenir.

Quand ses parents vinrent le chercher le soir, il se calfeutra au fond du siège arrière, regarda les autres familles qui semblaient s’amuser et rire et s’en voulait encore plus d’être aussi nul et timide. Sa mère se retourna vers lui et lui dit « Mon petit doigt me dit que tu as passé une mauvaise journée mon chéri ». Alex acquiesça, les larmes aux yeux, et regarda son petit doigt à lui. « Même toi tu dois savoir où se trouve le centre de gravité… ».

Il pensait que rien ne pouvait être pire que sa journée mais il en fut autrement quand un orage éclata et que son père éteignit tous les écrans et débrancha toutes les prises. Pas de jeu ce soir, juste Alex, son cerveau et ses ruminations de la journée. Il repassa la scène en boucle, se voyait répondre à la prof « pas besoin de savoir où est le centre de gravité pour être boulanger », Sandrine morte de rire en le regardant tendrement, mais ça n’est pas ce qui s’était passé. Il se mit à pleurer, il n’avait pas d’amis, tout le monde dans la classe savait où était le centre de gravité et Sandrine s’était moquée de lui. Il déversait un torrent de larmes ininterrompu, jusqu’à ce qu’un éclair frappe violemment tout près de sa fenêtre. Il sursauta et essuya ses larmes. Lorsque la dernière larme coula il se servit de l’arrière de son petit doigt, rêvant d’avoir quelqu’un à qui parler.

En s’allongeant dans son lit, il visualisa la scène encore, et encore, et redouta plus que jamais le lendemain.

  • « Dure journée hein ? »
  • « Qui est là ?? »

Alex ouvrit les yeux regarda partout autour de lui, il n’y avait rien.

  • « Regarde bien mon petit »
  • « Qui est là bon sang, je vais appeler mes parents ! »
  •  » Haha, tu as mis le doigt sur un indice ! »
  • « Qu’est ce que vous racontez, montrez vous ! »
  • « Je suis là depuis le début Alex, un petit effort allez »

Alex ne comprenait rien, il était sûrement en train de s’imaginer un scénario. Il pensa à l’indice, ses parents, qu’est ce que ses parents avaient à voir avec ça. Son père ? Il avait coupé Internet. Sa mère ? Elle avait tenté de le réconforter et lui avait demandé si… Alex écarquilla les yeux. Elle lui avait parlé d’une chose très précise. Son petit doigt lui avait dit quelquechose… Elle…

Il regarda sa main, terrifié, et vit quelquechose qui défia toutes les limites de son imagination. Son petit doigt le regardait, en souriant. Il avait un visage jovial. Des petits yeux fripés et rigolos dans le premier pli, une bouche qui se formait dans le deuxième pli et l’ongle lui conférait une sorte de coupe de cheveux.

  • « Salut ! »
  • « Je suis en train de rêver c’est ça ? »
  • « Pas du tout, je suis intervenu parceque t’as besoin de moi ! »
  • « Je comprends pas »
  • « Tu as mis le doigt dans l’engrenage Haha ! »
  • « Donc tu es juste là pour faire des jeux de mots ? »
  • « Non je suis là pour être ton ami »
  • « Mais je veux des amis normaux moi je veux pas d’un doigt »
  • « On ne choisit pas ses amis Alex, même si ce sont des doigts »
  • « Je connais personne d’autre qui a un ami doigt. »
  • « Et les doigts qui marient les gens ? Les doigts qui les insultent ? Les doigts qui les montrent ? Les doigts qui les approuvent ? On est là depuis le début, on est cinq comme vos sens, et on intervient au moment où vous en avez le plus besoin ! »
  • « Mais on ne peut rien faire ensemble tu es juste un doigt… »
  • « Je suis le petit doigt, le doigt des promesses et des confessions, et je te promets qu’on fera plein de choses géniales ! »
  • « Comme quoi… »
  • « On peut faire énormément de choses… Laisse moi faire et obéis moi au DOIGT et à l’œil HAHA »
  • « J’aurais aimé un ami un peu plus drôle que ça… »
  • « Rabat-joie va » et son petit doigt souffla vers la tête d’Alex.

Alex sourit, ce qui n’était pas arrivé de la journée. Son petit doigt lui dit alors « J’ai envie de jouer avec toi, va rallumer le wifi ». Alex, apeuré, lui répondit que son père le tuerait s’il faisait ça. Mais son petit doigt, déterminé, lui répondit qu’il fallait prendre des risques dans la vie. Alex avait envie de jouer pour se changer les idées, mais il avait peur. Son petit doigt se tordit alors dans tous les sens et insista, et Alex fut bien obligé de céder.

Il descendit discrètement l’escalier, alla pour brancher la prise du routeur et son petit doigt se glissa dans le trou de la prise en criant : « Ne mets pas tes doigts dans la prise ! ». Il trembla un court instant et cria de joie. Alex lui intima de se taire mais le petit doigt s’en foutait royalement. Alex entendit alors son père dire : « C’est quoi ce bruit ? ». Sa mère répondit : « Ce n’est rien, sans doute dehors ». Le petit doigt ria, et dit à Alex : « Personne ne joue sans manger des bonbons n’est-ce pas ? ». Alex répondit : « Ca suffit maintenant tu vas m’attirer des ennuis ». Mais le petit doigt n’en faisait qu’à sa tête, il pointa vers la cuisine et Alex se prit au jeu malgré lui. Il saisit la boite de bonbons et se dépêcha de remonter les escaliers le plus discrètement possible.

Tout essoufflé, il somma à son petit doigt d’arrêter ça.

– « Ca suffit maintenant, comporte toi correctement »
– « Et toi lâche toi un petit peu, bon c’est quoi ton jeu ?? »

Alex lança son jeu appelé O-game, un jeu de simulation spatiale. Son petit doigt le regardait jouer et lui demandait ce qu’il faisait à chaque fois qu’il cliquait sur sa souris. Alex lui expliquait, et le petit doigt semblait s’amuser. Il lui disait d’essayer ça, ou alors ça, et Alex se mit à apprécier cette petite compagnie, turbulente mais aussi désopilante.

Il s’endormit alors et le lendemain il se réveilla, regardant son petit doigt. Le visage avait disparu. Après tout ce n’était qu’un rêve, mais c’était un rêve agréable. Il avait eu la sensation de parler à un ami, pas assez longtemps et surtout à un doigt, mais ça avait un peu changé sa vie le temps d’un court instant.

Il prit son petit déjeuner et s’apprêta à aller à l’école, en marchant à reculons. Sa mère lui dit : « Ca ira ne t’en fais pas, il y a des mauvaises journées mais aussi des très bonnes ! ». Il l’enlaça, sortit de la voiture et se rendit à l’école. Bien sûr que non, ça ne sera pas une très bonne journée.

Un des élèves qu’il détestait, Kévin, un grand méchant et corpulent, courut vers lui et cria : « Il est où le centre de gravité Alex ??? ». Tout un attroupement se fit autour d’eux, dont Sandrine. Les potes de Kévin étaient hilares, Alex ne sut quoi dire mais il vit un frétillement dans sa main. Son petit doigt dévoila son visage et lui dit : « Réponds lui que si on devait trouver le centre de gravité de son cerveau on perdrait du temps dans tout ce grand vide ». Alex s’exécuta. Kévin fut bouche bée et ses amis ricanèrent. Il se retourna vers eux, puis vers Alex, s’avança vers lui et lui asséna un violent coup de poing. Alex tomba, la bouche en sang, et la foule hua Kévin. On entendait des « Il t’a mouché », ou « La violence c’est nul, comme toi! ». Sandrine regarda Alex différemment, comme si elle avait vu un guerrier affronter un monstre.

Son petit doigt lui fit un clin d’œil et disparut aussitôt.

La classe de Physique-Chimie commença, et la professeure qui était d’humeur taquine attaqua son cours en interrogeant directement Alex. « Très bien Alex, on va voir si tu as suivi, qui est Mendeleïev ? ». Le petit doigt dit à Alex : « Répond lui quelqu’un qui était intéressant et qui ne se sentait pas obligé de rabaisser les autres pour se sentir mieux ». Alex répéta mot pour mot. Les élèves éclatèrent de rire, même Kévin. La professeure fut sous le choc, puis elle reprit ses esprits et lui cria : « Très bien, dans ce cas va dans le bureau de la professeure principale et tu lui donnera ce mot de ma part ». Sandrine le regarda à nouveau, admirative.

Il y alla, la boule au ventre, et regarda son petit doigt : « Tu ne me créés que des problèmes depuis hier… ». Son petit doigt lui répondit : « Des problèmes ? Je ne vois que des solutions, les doigts dans le nez ! ». Alex ne savait pas quoi penser, il s’était prit un coup de poing, un avertissement mais il ne s’était jamais senti aussi vivant et adulé.

Dans le bureau de la professeure principale il pria pour ne pas que ses parents soient au courant, et vit son petit doigt chuchoter à son index et son majeur de se croiser. La professeure arriva dans le bureau.

  • « Alors mon petit Alex, on se rebelle ? »
  • « Pas du tout Madame je suis désolé je ne voulais pas que tout ça arrive je… »
  • « Allons allons, je te connais sur le bout des doigt Alex, tu n’es pas un enfant à problèmes »
  • « Sur le bout des doigts ? Vous parlez à vos doigts aussi ? »

Sa professeure éclata franchement de rire.

  • « C’est une expression Alex, décidément tu débordes d’imagination »
  • « Vous allez me punir ? »
  • « Non, je veux juste que tu me promettes de plus refaire ça »
  • « Oui Madame je vous le promets… »

Elle lui tendit son petit doigt. Alex hallucina mais il savait qu’elle faisait sûrement ça pour le rassurer. Il tendit également le sien, et ce dernier lui fit un clin d’œil. Ses parents vinrent le chercher, et sa mère lui demanda comment s’était passé sa journée. Il répondit alors : « Ton petit doigt ne t’a rien dit ? ». Elle sourit, et répondit : « Il m’a dit que tu en avais passé une excellente ! ». Alex acquiesça, et vit Sandrine qui le regarda à travers la fenêtre de sa voiture.

Le soir même il aurait pu jouer des heures durant mais décida de parler avec son nouvel ami, avec qui il voulait rire, s’amuser et vivre des milliers d’autres aventures comme celles-là.

FIN


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