Disque rayé

Le fauteuil à bascule se balançait doucement. C’était un bois de chêne foncé et chaleureux. Le haut du fauteuil et son assise était recouverts d’un tissu molleton blanc, et un coussin noir complétait parfaitement le tableau. Il y était bien, il pouvait se balancer des heures durant sans s’ennuyer une seule seconde. Quand on entrait dans la pièce, un salon aux lumières tamisées et aux murs crèmes, il y avait un vieux gramophone poussiéreux qui trônait au fond à droite, une bibliothèque en bois massif avec son échelle sur le mur de gauche, le fameux fauteuil à bascule au centre et une petite table basse en chêne qui l’accompagnait. Sur cette petite table un verre old fashioned était rempli au quart de whisky, et un cendrier en verre logeait quelques cadavres de cigarettes.

Le gramophone passait l’Ave Maria de Schubert et la sublime voix féminine l’enivrait et rendait son moment encore plus unique. Il fermait les yeux, respirait lentement. La fumée de sa cigarette se propageait dans la pièce, il se sentait bien dans ce calme nuageux. Il prit une gorgée de whisky, un Lagavulin 16 ans d’âge, et l’apprécia, trempant délicatement sa bouche et fleurant les intenses effluves de malt.

La porte du salon émit alors un bruit, comme un claquement, sûrement un courant d’air des pièces à côté. Il ne se laissa pas distraire. Ce cycle lui convenait à merveille. Ave Maria, fumée, gorgée, sérénité. Ave Maria, fumée, gorgée, sérénité. Il ne pourrait jamais se lasser du timbre de voix de cette femme, qui le berçait, escortant à merveille les mouvements de ses bascules. Il ouvrit les yeux et regarda la pièce. Puis le sol. Il vit son ombre et fut amusé de voir ce qu’elle formait avec son verre et sa cigarette. Il se sentait comme un parrain italien, classe et opulent.

Il ferma les yeux à nouveau, et sentit un air léger souffler près de ses oreilles. Il ouvrit les yeux et son ombre avait gardé la même forme que celle d’avant, alors qu’il venait de poser son verre. Il ferma les yeux, les rouvrit, et son ombre revint à la normale. Il devait sûrement somnoler. Cet état de relaxation était plaisant. Cet état de relaxation était plaisant. Plaisant. Il se sentait bien, et prit une nouvelle gorgée de whisky. L’Ave Maria continuait, et la voix semblait parcourir la pièce, comme si elle en faisait le tour.

A ce moment précis l’Ave Maria se fit entendre plusieurs fois d’un seul coup, comme si le gramophone radotait. C’était une antiquité et il était normal qu’il fatigue un peu. Il se leva pour souffler sur le vinyle et sentit un poids le suivre. Il se retourna et regarda, rien. Rien. Rien. Il regarda par terre et ne vit pas son ombre. Il ferma les yeux à nouveau et quand il les rouvrit, elle était là. Etrange sensation. Sensation. Etrange…

Il alla se rasseoir pour profiter à nouveau de ce moment. L’Ave Maria reprit de plus belle, L’Ave Maria, et il ferma les yeux. Il prit son whisky sans regarder, l’apprécia, et posa le verre. Mais le verre tomba par terre et explosa. Il sursauta. Ave Maria, de toute façon il ne restait quasiment rien dans le verre et il ne voulait pas bouger de son fauteuil. Ave Maria, il saisit une cigarette de son paquet, l’alluma, ferma les yeux, l’alluma, et il s’enfonça dans le fauteuil, basculant doucement.

Il sentit à nouveau le souffle d’air léger et ouvrit brusquement les yeux. Rien. Rien. Le gramophone radota, il se leva pour souffler sur le vinyle et alla se rassoir. Son ombre était resté près du gramophone mais il ne le vit pas. Il tira une latte de sa cigarette et ferma les yeux. De sa cigarette. Ave Maria, il ferma les yeux et secoua sa cigarette pour en débarrasser la cendre. Mais la cendre s’éparpilla tout autour du cendrier. Il ouvrit les yeux, las de bousculer son apaisement. Ave Maria.

Il n’y avait plus de cendrier, son fauteuil basculait beaucoup plus vite et l’Ave Maria s’était accélérée, à une vitesse horrible. Il vit son ombre se balader aux quatre coins de la pièce, boire une gorgée de whisky, s’assoir et se relever. Ave Maria, il ne comprenait pas, Ave Maria, que se passait-il, il était sûrement saoul, Ave Maria. Il ferma les yeux, les rouvrit et son fauteuil à bascule prit feu.

Il ne se leva pas, il était trop bien installé, c’était trop confortable. Ave Maria, trop confortable. Confortable. Il sentit une chaleur se propager dans la pièce et vit son ombre courir, mais il ne se laissa pas distraire. Il se sentait bien dans ce calme nuageux. Ave Maria, Ave Maria, calme nuageux. L’Ave Maria continuait, et la voix semblait parcourir la pièce, comme si elle en faisait le tour. Ce cycle lui convenait à merveille.

FIN.

FIN.

FIN.


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