Gérons-ton-logis

Ils avaient trouvé l’idée du siècle. En tout cas dans leur conception de l’idée du siècle.

Loïc et Ugo étaient deux vingtenaires potes depuis des années et se connaissaient quasiment par cœur. Ils avaient fait les 400 coups ensemble et étaient déjà prêts pour les 400 prochains. Loïc était grand, mince, plutôt timide mais d’une intelligence et d’une faculté d’observation remarquables. Ugo lui était grand, assez costaud, extraverti et très à l’aise socialement, ce qui lui permettait de manipuler très facilement les naïfs et les cons, qui selon lui sont légions.

Ils détestaient le monde du travail en général et se rêvaient à une vie de mafieux ou de gangsters. A la Al Capone. Cigares, whisky et putes. Ils voulaient de l’argent facile dans un monde où tout va à une vitesse folle. Mais ils créchaient dans la banlieue parisienne, au fin fond d’une cambrousse reculée qui n’offrait pas vraiment la possibilité de devenir le futur Mesrine ou autre Escobar. Ils étaient confiants mais pas au point de se lancer dans la vente de drogue ou de tenter le braquage du Crédit Agricole local. Ils étaient obligés de bosser à l’usine ou en intérim, et chaque journée passée à travailler était un véritable supplice.

Ils réfléchissaient tous les jours à des plans qui crevaient chaque fois dans l’œuf parce que ça impliquait des conflits, des armes, des drogues, de la logistique et des infrastructures que les deux jeunes hommes inconnus au bataillon ne pouvaient se permettre de gérer. Les moyens conventionnels et règlementaires les faisaient chier, et ils refusaient de jouer les starlettes sur les réseaux pour gratter quelques billets, même si c’était en vogue. Ils voulaient tout, ils voulaient beaucoup et ils voulaient maintenant. Mais que faire pour l’obtenir et être pleins aux as le plus rapidement possible ?

L’idée germa quand les deux amis virent une scène de la vie quotidienne. C’était un lundi, vers 11h, ils marchaient dans les rues de Boullay les Troux, et ils virent un vieil homme qui ouvrait son portail à un plombier. Son garage aussi était grand ouvert et il y avait énormément d’objets, dont certains de valeurs. Le vieil homme était rentré chez lui et avait tout laissé ouvert, le plombier était libre et avait accès à toute sa maison.

Ugo regarda Loïc, et ils comprirent quelque chose. L’argent facile, il était là. Ils ne savaient pas comment, mais ils y penseraient plus tard. Ils allèrent chercher de quoi se faire un apéro qui finirait en cuite comme tous les soirs, déposèrent les courses et partirent faire une grosse séance de sport pour décompresser. Les deux habituellement si bavards étaient étrangement silencieux cette fois-ci.

Le soir même, lorsqu’Ugo servit le premier verre, il ouvrit le bal des discussions. « Comment on peut faire, on doit s’improviser plombier ? ». Loïc but sa gorgée de whisky, et il fit non de la tête. « Les vieux ils ont besoin d’assistance et d’aide constamment ». Ugo acquiesça, et but une lampée de rhum arrangé. Et Loïc reprit « Tu te rappelles de cette annonce où les vieux demandent des coups de main en échange de fric ? ». Ugo répondit « Oui oui ». Ils continuèrent à boire, mangèrent quelques fines tranches de fuetec, de généreux morceaux de beaufort et ils se concentrèrent.

  • Loïc : « Il faudrait notre propre entreprise d’aide »
  • Ugo : « Une sorte de truc d’entrepreneur ? »
  • « Non non, pas obligés d’être officiels, on peut donner nos numéros à plusieurs vieux et prendre les contacts nous-mêmes »
  • « Pour être crédible il va nous falloir un nom, si on y va en civil les vieux vont se méfier non ? »
  • « T’as raison, et on peut utiliser ta bagnole, mais le nom de l’entreprise… Personne ne vérifiera mais faut un truc cohérent »
  • « Hahahah je sais putain »
  • « Quoi ? »
  • « Fais moi confiance »

Sur ces mots ils continuèrent à tiser et commencèrent à se sentir plus joyeux, désinhibés par l’alcool. Ceci dit ils étaient quand même sur la réserve. Ils tenaient une bonne idée mais pas l’idée du siècle. Ils allaient faire du ménage, de l’entretien et des travaux chez des vieux avec une fausse voiture de fonction et tireraient le maximum de flouze sans déclarer quoi que ce soit. Ils auraient pu faire de simples tâches domestiques sans passer par la case entreprise mais ils se disaient que ça rapporterait bien plus de cette manière. Peu de chance d’être découverts ou balancés dans un hameau aussi paumé, et ils plaideraient l’erreur administrative si jamais ça arrivait. Mais est-ce que ça suffisait vraiment ? C’était pas le moyen le plus rapide de devenir millionnaire et de se barrer aux Maldives incognito…

Plus ils buvaient plus ils se lâchaient et Ugo lança un pavé dans la mare. « On ne va pas se contenter de nettoyer mec. T’as vu ce garage tout à l’heure ? Y’avait des tableaux, des montres… ». Loïc le regarda et pensa qu’Ugo déconnait comme à son habitude, mais ce dernier ne fléchissait pas. Il le regardait fixement, sans sourire.

  • « Tu veux les cambrioler ?? »
  • « Les aider en premier lieu, et prendre des objets dont ils ne se servent pas dans un second temps… »
  • « T’es au courant de ce que ça implique ? »
  • « On peut pas continuer à bosser dans cette usine de merde, et je sais que je peux te faire totalement confiance pour assurer… »
  • « Putain… J’avais trouvé une bonne idée mais là t’as l’idée du siècle espèce de grosse enflure !! »

Loïc qui était d’habitude réservé éclata de rire, et les deux se firent une immense accolade. L’idée du siècle. Ils burent encore et encore, ils furent ensevelis par diverses émotions dont la culpabilité et le remord en pensant à leurs propres grands-mères, mais l’émotion disparut aussi vite. La vision de la richesse éclipsa tout le reste, rien à foutre des vieux quand tu peux être libéré de ce monde merdique de labeur et de routine.

Après un mois de préparation ils avaient créé la fausse entreprise « Gérons-ton-logis », une aide pour les vieux dans le besoin. Avec leur bagnole estampillée du logo préalablement conçu sur un logiciel, ils prirent rapidement leurs marques, et les vieux étaient ravis. Un petit bifton par ci par là, des sourires, des rires, des cafés, des apéros, et ils se mirent alors à agrandir leur réseau. Ils étaient organisés et malicieux, Loïc gérait tout d’une main de maitre. Mais il était temps de passer aux choses sérieuses.

Ils retournèrent chez les vieux déjà aidés dans le passé, et à l’aide d’un planning soigneusement préparé par Loïc ils savaient quelles étaient les meilleures horaires, celles des grosses siestes et surtout celles où les voisins n’étaient pas dans le coin. Et le butin commença réellement. Des montres, des antiquités, des bijoux, des tableaux, des vases, tout y passait. Jamais en grande quantité pour ne pas éveiller les soupçons. Le début de la fortune. Et le bouche à oreille des vieux faisait exploser le chiffre.

Quand un couple de vieux se plaignit d’une disparition d’un de ses objets les plus précieux, un petit coffret avec des colliers en or et une liasse de billets de 100 dedans, Loic et Ugo prirent un air grave et parlèrent d’une recrudescence des cambriolages. Ugo connaissait justement un flic du quartier et lui avait parlé de ces vieux, et il effaça toute suspicion quand ces mêmes vieux racontèrent au policier à quel point le jeune homme prenait soin d’eux. Il n’y avait pas de caméra, pas de surveillance, les flics étaient très lents et passaient leur temps au troquet du coin, n’ayant rien à faire de leurs journées et s’envoyant des picons bière dans la tronche dès 9h du matin.

Tout marchait à merveille, Loïc et Ugo revendaient à des acheteurs sur le net et se faisaient des sommes à gros chiffres toutes les semaines. Plus l’argent de leur « dur » labeur. Fruit d’une arnaque réfléchie et un peu inhumaine mais tous les moyens étaient bons pour avoir du pognon.

Néanmoins… L’idée du siècle se cassa la gueule ce jour-là.

Les deux camarades exerçaient leur fonction depuis trois mois et voulaient y mettre fin pour prendre leur retraite anticipée, mais ils furent rattrapés par leur vices et ils se lancèrent un dernier défi. Une immense baraque à Gif-sur Yvette, qui avait retenu leur attention, et qui dominait les autres en siégeant fièrement sur une colline. Elle était protégée de partout, d’immenses haies l’entouraient et un portail d’un métal lourd et froid laissait entrevoir la maison, qui était en fait un manoir. Un gros manoir de bourge selon les mots d’Ugo.

Quand ils entrèrent avec la petite Opel floquée « Gérons-ton-logis », ils étaient fiers, pro, et ils allaient faire leur bouquet final en volant un maximum. Le monsieur qui ouvrit la porte était immense. Une putain d’armoire à glace. Un regard de méchant, très propre sur lui, et des paluches de géant. Mais rien ne pouvait inquiéter les deux compagnons. Le vieux costaux leur indiqua la marche à suivre, les consignes, c’était réglé comme du papier à musique. Et il souligna qu’il ne voulait pas être dérangé, montant dans sa chambre.

Ugo s’affaira à nettoyer les vitres, et Loïc prit la direction du garage pour réparer la porte automatique. Le hall était magnifique, et deux escaliers en marbre blanc menait à d’autres pièces au premier étage. A gauche du hall se trouvait le garage, et à droite une pièce qui attisait la convoitise des deux arnaqueurs. Il y avait des tableaux partout, des bouquins, des drapeaux de la France et des statues d’hommes et de guerriers. « Un putain de musée qui va nous rendre richissime » chuchota Loïc.

Ce dernier sentit la folie s’emparer de lui et commença à déballer des affaires dans le garage. Il n’y trouva rien de bien excitant. Ugo vint le chercher et il lui dit alors : « On dirait que le vieux écoute de la musique classique à fond, c’est le moment où jamais ». Il marchèrent en direction de la pièce qui retenaient toute leur attention et ouvrirent.

C’était une pièce remplie d’armes, d’appareils étranges, de médailles et d’uniformes militaires. Il y avait aussi des coffres, des animaux empaillés et des objets qui brillaient insolemment. C’est parti. Ugo courut pour ouvrir le coffre et Loïc chopa des objets pour les filer à Ugo et remplir la bagnole.

Ils entendirent un bruit de porte. Ils regardèrent la fenêtre et ne virent absolument rien donc ils continuèrent leur vol tranquillement. Mais au troisième aller-retour un autre bruit se fit entendre. Un bruit de recharge. Le vieux tenait un fusil et les regarda sans trembler.

– « Vous venez de voler l’ancien Chef d’Etat Major des armées. Je m’ennuie un peu en ce moment donc je vais pas simplement vous arrêter. Je vais vous laisser une minute puis je commencerai à tirer. Si vous ne mourrez pas et que vous arrivez à vous échapper je vous enverrai mes meilleurs hommes et croyez moi j’en ai sous le coude, j’ai le bras très long. Je vous ferai suivre jusqu’à la fin de votre vie par des mercenaires assoiffés de sang. Ces hommes sont entrainés à tuer et n’ont aucune identité. La seule manière d’en échapper ça sera de vous dénoncer vous et votre petite escroquerie que je suis depuis trois mois. Ensuite vous irez chez toutes les personnes que vous avez volées et vous bosserez gratuitement pour eux. Il auront l’autorisation de vous cracher dessus et de vous torturer si l’idée leur venait à l’esprit. Mais je me réserve le droit de vous assassiner froidement si l’envie m’en prenait. Allez tirez vous, vous avez 24 heures. »

Loïc et Ugo s’enfuirent en courant, et démarrèrent la bagnole en trombe…

FIN


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