Chasseur de rêves

Jean était constamment bougon. Il râlait à longueur de temps, détestait les gens et critiquait chaque évènement. Il se demandait quotidiennement à quoi servait la vie si ce n’est à rajouter chaque jour des problèmes, et il passait le plus clair de son temps à s’isoler mais même la solitude ne lui convenait pas.

Ce jour-là il se leva sans la moindre conviction, comme à l’accoutumée. Il était jeune de chiffre mais vieux d’esprit, et même de corps. Le moindre effort lui coûtait cher. Il ne travaillait pas car son dégoût et son mépris des hommes l’en éloignait à tout prix, et il subsistait à l’aide des contributions de l’état, qu’il détestait aussi. Il prit un petit déjeuner qui n’en avait que le nom, un café et une clope, et il regarda le pluie ruisseler sur sa fenêtre de salon. Rien ne pouvait être pire.

Une sonnerie retentit alors, celle de son téléphone. C’était sa banquière. Elle l’appelait pour régler sa situation au plus vite ou il risquait de se voir clôturer son compte et rembourser immédiatement toutes ses dettes. Il regarda le ciel et savait qu’une gigantesque conspiration était montée de toute pièce contre lui. Il insulta les cieux dans sa tête mais garda son calme face à la banquière, à qui il répondit qu’il améliorerait la situation au plus vite. En raccrochant il maudit encore plus la vie que cinq minutes auparavant.

Il s’assit alors dans son fauteuil et alluma sa télévision, repoussant l’urgence de la situation. Le temps défilait, défilait et c’est son ventre qui le sortit de sa torpeur. Il alla rapidement se chercher un paquet de chips et une boite de maquereaux et retourna précipitamment vers la télévision pour se replonger dans le vide abyssal de l’écran crieur. Il regardait un reportage sur les chats, et il esquissa alors sa seule émotion de la journée en souriant quand l’un des chats chassa un papillon de nuit avec fougue et passion.

Jean était l’inverse du chat, jamais passionné, jamais chasseur, à la limite il avait leur côté sommeilleux, et il n’était même pas sûr d’être au niveau du papillon de nuit qui lui au moins consacrait sa vie à chercher la lumière. Cela l’enfonça plus profondément encore dans son fauteuil, et il s’endormit devant le reportage sur les chats, ses yeux clignant de plus en plus lentement et son esprit s’égarant ça et là.

Lorsqu’il se réveilla, la télé était éteinte. Mais il entendait un bourdonnement, ou un battement d’ailes, il ne savait pas. Quelle heure était il ? Un bruit métallique lui parvint de la cuisine, et il s’imagina directement un cambriolage. Trop lâche pour bouger il resta terré dans son fauteuil, mais le bruit continuait et le tintement métallique s’accentuait. Mué par un courage qu’il ne se connaissait pas il se leva brusquement et se dirigea en direction de sa cuisine.

Ce n’était pas un cambriolage. Ce qu’il vit là lui coupa le souffle. Devant lui se tenait un chat siamois magnifique, mais avec des ailes et des antennes, comme celles d’un papillon de nuit. « Ca doit être un mauvais rêve » se dit-il. Le chat papillon se repaissait du reste des maquereaux et semblait ravi de se délecter d’un tel délice. Il leva la tête et vit Jean, et sans la moindre peur il se nettoya le museau avec ses petites pattes. Il dressa la queue, fit un saut dans les airs et se mit à sourire. Jean fut perdu et tétanisé.

  • « Bonjour, je suis le chapillon de nuit »
  • « Le… quoi ? »
  • « Le chapillon de nuit, allez viens avec moi, on va chasser ensemble ! »
  • « Je.. Tu n’existes pas, tu es un rêve, laisse moi. »
  • « Comme tu voudras ! »

Le chapillon virevolta alors dans les airs, se mit à flairer la pièce et trouva les maquereaux. Il regarda Jean qui ne bougeait toujours pas et ouvrit une autre boite de maquereaux, heureux comme tout. Jean grommela que c’était un rêve ridicule et retourna s’asseoir. Le chapillon continuait sa vie et chassa la lumière avec douceur, comme si cette lumière le réchauffait et lui donnait la joie qui l’exaltait. Il jouait, jouait et d’un coup la lumière fut très vive et embauma toute la pièce, au point que Jean se réveilla à nouveau.

« Pfff, quel rêve nul ». Il regarda l’horloge, il était 6h du matin. Il saisit son paquet de clopes, en sortit une et l’alluma avant même de faire couler son café. Dans la cuisine il trouva un cadavre de papillon de nuit, ricana en se disant que le même sort lui était réservé et le fit glisser sous le placard.

Une notification de son portable l’alerta soudainement, c’était encore la banque qui lui annonçait qu’il restait 13 jours avant que l’opération de clôture ne soit amorcée. Découragé, il s’effondra dans le fauteuil et but son café. Il changea de chaine, il ne voulait pas rêver à nouveau de cet animal trop joyeux, et il mit donc les infos. Il s’énerva au rythme des mauvaises nouvelles, râla, râla et sentit ses paupières s’alourdir.

  • « Alertes info, c’est l’heure de la chasse au rêve et à la joie, allons y gaiement ! »

Le chapillon était là, vêtu d’un costume noir, avec un micro. Jean comprit que c’était encore un de ces rêves ridicules, mais il parla au chat pour lui enlever toute sa bonne humeur, comme pour se venger de son propre malheur.

  • « Tu sais chapillon, dans ce monde il n’y a ni rêve ni joie »
  • « Ah bon ? Alors pourquoi tu me vois si je n’existe pas ? »
  • « Tu es un rêve, c’est tout, et dans mon monde tout n’est que cauchemar, tu n’y survivrais pas »
  • « Ahah, alors je sais, tu n’as qu’à vivre avec moi ! »
  • « Laisse moi tranquille, je vais devenir fou si je continue à te parler »

Le chapillon frétilla de joie et il se mit à chasser sa propre ombre. Jean se surprit à rire et le chapillon le vit de suite. « Tu vois, tu en as de la joie, continue à la chasser ! ». Jean se prépara à lui répondre de manière cinglante mais il ouvrit alors les yeux.

Il était 13h. Il alla chercher des chips et des maquereaux, et vit un cadavre de papillon de nuit. Au même endroit. Il regarda sous le meuble et ne vit pourtant rien. Il le balaya d’un coup de pied et s’insulta lui-même, se traitant d’abruti et de rêveur. Il prit deux boites de maquereaux cette fois-ci, et se marra. Comme si ce foutu chapillon existait.

A la télévision cette fois, une émission sur la pêche. Jean aimait beaucoup voir de la pêche en action, même si dans sa famille personne n’était pêcheur et qu’il habitait dans un endroit assez loin de l’eau. Il ouvrit deux boites et en laissa une pleine. Les yeux fatigués par l’écran il somnolait, somnolait…

  • « Merci pour les maquereaux ! »
  • « Euh… de rien… »
  • « Tu aimes ça la pêche ? » le chapillon tenait une canne à pêche à la main.
  • « Oui j’aime bien mais le lac est loin d’ici »
  • « Vas-y en volant ! »
  • « Je ne peux pas voler… »
  • « Alors vas-y comme tu peux et fais tout ce qui te plait, tout ce qui te fait sourire, Jean le grognon »
  • « C’est pas si simple… comment ça grognon… ? »
  • « Vous dites comment déjà, c’est simple comme bonjour ! »
  • « Pfff, c’est une expression »
  • « Comme tu veux ! Moi je vais aller pêcher de la joie, et des rêves ! »
  • « Attends ! Je… »

Mais le chapillon était parti. Jean se leva, mais le rêve ne s’arrêtait pas. Il vit une canne à pêche au sol et se prépara. L’eau l’appelait, il avait envie de bouger, de prendre l’air. Quand il sortit de sa maison il vit un lac, il n’y avait pas de lac à cet endroit là normalement, mais il s’en foutait.

Il y alla, et il s’émerveilla. Des centaines de chapillons chassaient les lumières, lumières de toutes les couleurs, qui avaient l’air contentes de se faire chasser. L’eau étincelait de mille reflets, les branches des arbres qui entouraient le lac étaient lumineuses aussi, et la lune scintillait, presque souriante. Il lanca sa ligne dans l’eau et sortit un poisson arc-en-ciel. Jean se sentait heureux et vivant. Son ami chapillon de nuit fonça vers lui, le félicita et se frotta à lui en ronronnant, et Jean fut envahi de bonheur. Mais un bruit l’interpella. Il vit un téléphone géant sortir de l’eau, avec la tête de sa banquière. Elle répétait « ARGENT, ARGENT, ARGEEEEENT ». Elle criait de plus en plus fort et Jean se réveilla en sursaut, écoeuré.

Il se frotta les yeux, courut dans la cuisine et aperçut le cadavre du papillon de nuit. Cette fois il le plaça dans un bocal et il sourit. « Merci Chapillon ». Il fit un grand ménage, se prépara et sortit de chez lui.

Il allait faire de ce rêve sa réalité, et malgré toutes les difficultés et les problèmes qui autrefois l’étouffaient, il partit chasser et pêcher la joie pour ne plus jamais avoir à subir la vie.

FIN


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